Loto Movie
Du plus loin que je me souvienne, la route a toujours fait partie de moi. Lorsque j’étais enfant, je passais d’interminables heures, rongé par l’ennui, assis devant la station service de mes parents, à contempler la nationale tendue toute droite au milieu de la solitude poussiéreuse de la plaine, comme un fil qui s’étire infiniment entre deux points invisibles. Les vibrations de sa longue gorge de bitume toute résonnante du vrombissement des véhicules, étaient la seule forme de musique que je connusse alors. Je crois bien que déjà, j’attendais, les yeux plissés, rivés sur l’horizon. Bien avant d’acquérir les bases les plus élémentaires de langage, j’étais accoutumé à cet état de dépendance abject des sédentaires envers les fiers nomades dévoreurs d’asphalte. Parfois, certains de ces héros faisaient halte aux pompes à carburant, s’extirpant avec désinvolture de la carrosserie toute bruissante de mystérieux remous mécaniques. Le plein, un café sur le coin du comptoir, et ils repartaient comme ils étaient venus, les yeux battus de fatigue mais remplis de cette errance méditative propre aux voyageurs. Je me contentais d’attendre patiemment qu’un miracle me vint par la nationale tandis que mes parents, abrutis par les tâches quotidiennes et la pénible existence des serviteurs de la route, s’endormaient chaque soir d’un sommeil de plomb que nul rêve ne venait jamais illuminer.
Le passage des lourds convois empanachés de poussière, des automobiles, petites flèches brillantes qui ne s’arrêtaient que rarement, me fascinait, et je me disais qu’ils avaient de la chance, parce qu’ils savaient où ils allaient. Je leur enviais ardemment ce but précis qui faisait de ce long ruban de goudron rectiligne un moyen d’atteindre une destination – destination qui n’était en aucun cas notre misérable station service, avec ses pompes vétustes, ses stores en bernes jaunis par le soleil, paupières soumises, baissées sur la vitrine trouant la façade lépreuse, son comptoir en formica où la dérisoire parade de deux ou trois présentoirs presque vides soulignaient la misère et la désolation de l’endroit. Pour nous, les oubliés des bas-côtés, la nationale, à force de charrier sous nos yeux des flots de voyageurs pressés, était devenue une fin en soi, une raison de vivre, tellement on s’y accrochait, tellement elle constituait notre seul spectacle, notre seul horizon et notre unique moyen de subsistance. C’est un peu comme si ces véhicules n’étaient pas mus par eux-mêmes, mais halés par une mystérieuse volonté propre à la route.
Mon enfance et mon adolescence se passèrent ainsi : en une longue attente où l’espoir était chaque année grignoté un peu plus par une vile résignation. On ne jugea pas utile de m’envoyer à l’université. Pour quoi faire ? Il y avait déjà un tel labeur à accomplir ici ! Pourtant, j’étais un élève assidu, sinon doué. Mais la seule fois où je tentai de m’ouvrir à ma mère de mon désir d’entamer des études littéraires, elle prit cet air las, vaguement dépité que je connaissais bien, et me répondit : « Seigneur ! Martin, tu vois bien qu’on n’en a pas les moyens ! On n’a même pas de quoi embaucher un commis, alors que le travail est de plus en plus dur pour ton père et moi. Nous devenons vieux et nous avons besoin de toi, ici. » Alors, en bon fils dénué de malice et de débrouillardise, je suis resté pour me dispenser de lutter et par crainte d’affronter l’échec et la misère.
Quelques années plus tard, mes parents moururent. C’était un jour d’hiver. Ils étaient sortis pour aller faire les emplettes de Noël en ville. Leur antique guimbarde a dérapé sur une plaque de verglas et un poids lourd qui arrivait en sens inverse l’a percutée de plein fouet. Ils ont été tués sur le coup. Je venais de fêter mes vingt-cinq ans.
Je suis resté seul au bord de la nationale, à fournir aux voyageurs du carburant, des boissons fraîches et un café au goût de cendre amère.
Puis, arriva ce jour brûlant de juillet. Rien n’annonçait que ma vie était sur le point de basculer. Engourdi sur une chaise pliante le long du mur de la station, je contemplais la plaine toute dilatée par l’épaisse poussière rouge que la sécheresse avait soulevée. La terre se confondait avec l’horizon laiteux, décoloré par la canicule. Soudain, le bourdonnement d’un moteur me tira de ma léthargie. Le passager était un jeune type aux gestes fiévreux et brusques, au visage hâve tout tavelé de taches de son, dont les petits yeux gris s’enfonçaient dans les orbites soulignées de larges cernes bleutés. Je lui donnai approximativement mon âge. Il me demanda d’une voix sourde de faire le plein de son véhicule et de lui servir un soda glacé. Au moment de payer, comme il tirait de la poche intérieure de son blouson de cuir, un portefeuille fatigué, quelque chose s’échappa et s’envola avec la légèreté d’une plume dans l’air saturé de poussière, pour aller se poser au pied d’un tabouret bancal en décrivant un ample mouvement de balancier descendant. Je ne savais pas encore qu’il s’agissait de ce miracle que j’attendais depuis si longtemps. Le jeune homme, qui n’avait pas remarqué l’envol du morceau de papier, remonta dans son coupé sport – d’un modèle assez ancien – et repartit.
Cet épisode a priori insignifiant ne me revint en mémoire que le lendemain matin, quand, en balayant, je découvris la petite feuille rectangulaire nichée entre les pieds du tabouret. Il s’agissait d’un billet de la loterie nationale. Machinalement, je le posai sur le bord du comptoir. Après avoir accompli mes tâches matinales, je m’installai près de la caisse, en sirotant un café et en lisant le journal. Lorsque mes yeux tombèrent sur la colonne des résultats de la loterie nationale, je jetai un œil distrait sur le billet posé entre un torchon sale et une assiette ébréchée. Je mis un long moment avant de réaliser que les numéros imprimés sur le journal et ceux qui figuraient sur le billet étaient les mêmes. Le cœur battant à tout rompre, je filai vers la petite ville, à quelques kilomètres de là, sans même songer à fermer la station service. Le buraliste, l’air ahuri, me confirma que tous mes numéros étaient gagnants.
Lorsque j’eus touché mes gains, je m’empressai de vendre le commerce et ses murs à un prix dérisoire aux premiers clients qui s’en portèrent acquéreurs. Cela ne représentait rien, pour moi qui venais d’empocher un peu plus de trois millions d’euros. Cet argent allait me permettre de faire ce que j’avais toujours désiré par-dessus tout : devenir un nomade éternellement en partance pour ailleurs, sillonner les routes, libre de toute entrave et de tout port d’attache. J’achetai un luxueux camping-car que j’emménageai avec soin, tandis que les nouveaux propriétaires entraient en possession de la station. Dans la région, le bruit courait déjà que je venais de remporter une petite fortune et l’on commençait à me couver d’un œil envieux quoique méprisant, en me traitant d’original : « À croire que ce pauvre Martin est tombé sur la tête ! Pensez-donc ! Posséder une telle somme et avoir pour seule ambition de s’en aller rouler sa bosse comme un romanichel ! »
Le matin de mon départ, alors que je sortais de la station service – les nouveaux propriétaires avaient accepté de me laisser une chambre en attendant que tout soit bouclé –, j’eus la surprise de découvrir une jeune femme endormie, blottie contre la roue arrière du véhicule, dans une position tellement inconfortable que la première question qui me vint à l’esprit fut de me demander comment elle pouvait s’être assoupie dans cette posture, la tête renversée sur le côté, un bras replié sur la poitrine, l’autre, serré entre ses genoux relevés à la hauteur du menton. D’ailleurs, son sommeil semblait agité par de mauvais rêves, son visage était parcouru de spasmes qui faisaient tressaillir sa peau de frémissements semblables à ces vaguelettes à la surface des lacs caressés par la brise. Elle était petite et menue, la chevelure sombre, longue et ébouriffée. J’étais incapable de dire si elle était jolie ou non. Me penchant vers elle, je secouai délicatement son épaule. Elle ouvrit des yeux noirs voilés de fatigue ; ses paupières clignotèrent avant qu’elle ne balbutie d’une voix enrouée :
– Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?
– C’est moi qui devrais vous poser cette question, répondis-je en grimaçant un pâle sourire.
Une lueur traversa son regard, elle parut se rappeler les circonstances qui l’avaient amenée ici. Nous prîmes un café, confortablement installés à l’arrière du camping-car, tandis qu’Ava me racontait comment, au cours de la nuit passée, elle s’était querellée avec son compagnon, un flambeur qui s’était ruiné au poker avant de se lancer dans des affaires louches pour tenter de se « refaire ». Ils se rendaient à Villeneuve par la nationale et se chamaillaient depuis plus d’une heure, lorsqu’il freina brutalement et l’abandonna sur le bord de la route, en rase campagne. Elle n’avait eu d’autre choix que de continuer à avancer le long de la chaussée, heureusement éclairée par un maigre rayon de lune, avant de s’arrêter, chancelant sous le poids de la fatigue, et de s’assoupir contre la gente du camping-car. Je lui demandai :
– Que comptez-vous faire, maintenant ?
– Je n’en sais rien. De toute façon, je m’en fiche. Il va falloir que je patiente, que j’attende que tout cela cicatrise. Marco est un beau salaud, qui ne sait que promettre encore et toujours… et puis boire pour ensuite me cogner jusqu’à ce que je le supplie d’arrêter.
– Je prends la route aujourd’hui. Venez avec moi. On dit que la découverte de nouveaux horizons est le meilleur remède contre les blessures de l’âme. Et vous, vous avez grand besoin de vous changer les idées.
Je conduisais en fixant l’horizon, là où le lointain fil de la route, semblable à une ligne de flottaison dansante, n’est plus qu’un minuscule point insaisissable arrimé au firmament. Aux heures les plus chaudes de la journée, cette interminable série de points de suspension était parfois troublée par le miroitement louche d’un mirage. De temps à autre, je risquai un œil sur Ava, recroquevillée sur le siège passager, la mâchoire serrée, jouant nerveusement avec son téléphone portable. Elle passait des nuits agitées de cauchemars, de terreurs insondables, criant parfois dans son sommeil, se tordant en tous sens. Une nuit, je fus réveillé par un long hurlement. Je m’approchai à pas de loup de sa couchette ; elle était en nage, en proie à une agitation telle que mon estomac se noua. Je caressai tendrement son front brûlant ; alors, dans un mouvement de tout son corps, elle se jeta contre ma poitrine et m’embrassa à pleine bouche. Sur le moment, je ne mesurai pas toute l’angoisse, tout le désespoir fébrile qu’elle mit dans cette première étreinte. D’ailleurs, si nous passions des nuits ardentes, elle n’y faisait jamais allusion au cours de la journée et, de mon côté, je n’osais pas aborder le sujet, par timidité et par crainte de sa réaction.
Environ une semaine après notre départ, un matin, je découvris que le camping-car avait été couvert de graffitis pendant la nuit. Je me frottai les yeux, incrédule. Brutalement, je compris. Je me sentis vaciller sous l’assaut d’une soudaine bouffée d’angoisse. Les inscriptions avaient été effectuées à la bombe noire et se détachaient avec une netteté provocante sur les flancs blancs du véhicule. D’abord, je ne vis que les numéros : « 8, 12, 21, 26, 43, 48 », et le « 4 » entouré d’un cercle rouge. Il s’agissait des numéros figurant sur mon ticket gagnant. Le « 4 » était le numéro complémentaire. Et puis, je lus, sur le côté opposé cette phrase qui me fit frémir : « Maintenant, tu vas me les payer l’un après l’autre ». Lorsqu’elle sortit, Ava me trouva prostré au pied d’un arbre, à quelques pas de là. Elle se mit à me harceler de questions. Je fus donc bien obligé de lui raconter comment j’avais trouvé le ticket et empoché les gains. Je conclus : « Le type qui avait misé sur ces numéros m’a retrouvé. Il a décidé de nous pister et de me faire payer. » Nous dûmes nous acharner toute la journée pour faire disparaître les traces de peinture.
Dans la soirée, tandis qu’Ava se reposait à l’intérieur et que je sirotais une bière adossé à un platane, en essayant de me remettre de mes émotions, un claquement sec me fit sursauter. Il s’agissait d’un coup de feu ; la balle n’était pas passée loin de ma tête. Elle s’était logée dans le tronc de l’arbre. Presque tout de suite, une autre détonation me vrilla les tympans. Instinctivement, je me laissai tomber au sol, ventre contre terre. Il y eut encore six coups de feu. Huit en tout. Je compris qu’il s’agissait du « paiement » du premier numéro gagnant. Terrorisé, je décidai de partir en toute hâte. À moins d’un kilomètre de là, sur le bord de la chaussée, un grand « 8 » noir, peint sur le mur d’une vieille masure abandonnée, surgit un instant, comme un signal maléfique dans la lumière blafarde des phares.
Un silence vibrant de terreur s’installa entre Ava et moi. Je n’osais pas m’ouvrir à elle et risquer d’accroitre davantage sa frayeur. Les heures s’égrenaient dans l’attente de la prochaine attaque de notre mystérieux poursuivant. Car, si nous ne savions pas quand elle aurait lieu, nous avions néanmoins la lancinante certitude qu’elle se produirait fatalement.
Deux jours plus tard, alors que, profitant des rayons revigorants du soleil à son zénith, nous déjeunions à la terrasse d’un petit restaurant des environs d’Orléans en contemplant le lent débit de la Loire zébrée de scintillements iridescents, nous entendîmes une explosion qui nous fit sursauter. Je me précipitai en direction de notre véhicule stationné sur le parking, un peu plus loin. Un nuage de fumée s’élevait dans les airs, provenant de l’arrière du camping-car qui commençait à prendre feu. Heureusement, je n’eus aucun mal à éteindre les flammes qui léchaient le châssis en crépitant doucement et en projetant des étincelles comme autant de joyeuses éclosions lumineuses. L’air encore chaud de ce mois de septembre résonnait des douze coups de midi, au clocher du village voisin. Le contraste entre la claire gaité tintinnabulante de ce carillon et la noirceur de la situation dans la laquelle nous nous trouvions, Ava et moi, accrut mon vertige et me laissa un arrière-goût macabre que je ne parvins pas à évacuer. Nous trouvâmes le numéro « 12 » à la sortie de l’agglomération, sur un panneau publicitaire pour une agence de voyage qui promettait, comble de l’ironie, des vacances de rêve aux quatre coins du monde. Je ne savais plus quoi faire : Continuer ? Rebrousser chemin ? M’arrêter là en espérant que les choses finissent par « se tasser » ? Ava réussit à me convaincre de poursuivre, car, argumenta-t-elle, si ce fou à lier était déterminé, nous le retrouverions sur notre chemin, quoiqu’il arrive. « Quittons la France, proposa-t-elle finalement. J’ai toujours eu envie de visiter l’Espagne ! » Résigné, je démarrai, mettant le cap plein sud. Nous nous arrêtâmes pour la nuit après avoir passé Limoges.
Mon sommeil fut agité de pénibles cauchemars dans lesquels je me trouvais sur un frêle esquif emporté à la dérive, au milieu des périls d’une mer en fureur. En m’éveillant, au petit matin, j’avais l’impression d’avoir été secoué toute la nuit par le bras d’un géant invisible et mon corps était perclus de douloureuses courbatures. J’étais encore en train de masser mes jambes ankylosées, lorsqu’Ava, qui était sortie respirer l’air matinal, rentra en trombe en criant d’une voix hystérique : « Martin ! Ça continue ! Les quatre pneus ont été lacérés pendant la nuit ! » Je ne compris pas tout de suite le lien entre le numéro « 21 » et ce nouvel incident – pourtant, le nombre 21 était tracé sur la chaussée, à moins de trente mètres du parking. C’est Ava qui, en consultant la carte routière, découvrit la clé de l’énigme : « C’est le numéro de la nationale ! Nous roulons sur la nationale 21 ! »
Nous connûmes ensuite une longue plage de répit, qui nous fit espérer bien innocemment que l’épouvante était à présent définitivement derrière nous. Nous abordâmes sereinement les Pyrénées, nous autorisant même trois semaines de louvoiements à travers ces hauteurs démesurées et un répit de cinq jours en bordure d’un lac de montagne. Avec le recul, ces quelques jours me font l’effet d’un ilot de béatitude au milieu du déchaînement d’une tornade implacable. Les eaux profondes, paisibles et froides, dans lesquelles se reflétaient les escarpements abrupts hérissés de conifères sombres engoncés dans leur austère costume d’aiguilles, agirent sur nous comme un remède lénifiant. Nous passions de paresseuses journées, alanguis au milieu des herbes folles semées d’arrêtes pierreuses et des taches multicolores des fleurs écloses là comme autant de miracles insignifiants. Au loin, les cimes neigeuses se perdaient au matin dans l’écume blanche des nuages protéiformes, défilant sans fin sur l’écran bleu dur du ciel. Parfois, le silence était troublé par l’appel d’un berger, le tintement des clarines des vaches en pâture dans les alpages, ou la confuse rumeur d’une corne de brume, qui pesait tendrement dans l’air rafraichi, planait un instant autour de nous, pour s’estomper dans une longue cascade d’harmoniques aux résonnances nostalgiques.
Mais le jour du départ, jetant un œil sur le calendrier, je m’aperçus que nous étions le 26 septembre. Or, le 26 figurait dans la liste des numéros gagnants. Aussitôt, l’angoisse que je croyais enterrée à tout jamais, fondit sur moi et entreprit de me labourer la poitrine de ses serres d’acier. Je refusai catégoriquement de poursuivre notre périple. Vers le milieu de l’après-midi, je cédai néanmoins aux supplications d’Ava qui souffrait d’une migraine lancinante ; je descendis au village acheter un tube d’aspirine. C’est en rentrant, alors que je longeais la route en pressant le pas, qu’un vieux coupé sport rouge déboucha en trombe derrière moi, me frôlant de si près que je crus ma dernière heure arrivée. Il y eut la surprise mêlée au souffle brûlant du moteur. Son haleine empestant les relents d’huile chaude et de gaz d’échappement m’enveloppa un court instant. Je n’eus même pas le temps de sentir la terreur m’envahir ; de toute façon, j’étais sain et sauf. Je savais que nous pouvions repartir, à présent, malgré la peur, malgré les incertitudes, malgré cette inquiétante atmosphère teintée d’irrationnel qui me collait à l’âme : je n’avais d’autre choix que de me résigner au fataliste. Un peu plus loin, inscrit sur un rocher surplombant la petite route encaissée, le « 26 » sembla nous narguer au passage.
Octobre roussissait les feuillages. Pourtant, Ava et moi étions incapables d’admirer les beautés de l’automne, perdus que nous étions dans nos sombres réflexions. Le numéro « 43 » s’abattit sur nous comme une pluie glacée, un soir où nous rentrions de dîner. Nous avions trouvé un petit restaurant dont l’ambiance chaleureuse était parvenue à chasser une partie des affres de l’angoisse. Ava se laissait aller langoureusement contre mon épaule, s’épanchant d’une manière inaccoutumée en tendres déclarations amoureuses. Je me consumais en désirs fiévreux, succombant avec délice aux promesses d’une nuit pleine de fougue. Malheureusement, mes fantasmes furent stoppés net par Ava qui, en entrant dans l’habitacle, poussa un cri affolé en se ruant entre mes bras. Comme elle était incapable de formuler le moindre son cohérent, je jetai un regard à l’intérieur. Quelque chose de noir et de luisant grouillait sur le sol, juste devant ma couchette. Il me fallut faire quelques pas en direction de cette « chose » pour distinguer clairement un amas de serpents entrelacés, secoués de mouvements ondulatoires où brillaient les petites lames serrées des écailles, les pupilles aussi fixes et vides que la mort, les minces langues fourchues qui se tendaient furtivement vers nous comme autant de muettes menaces. Surmontant mon dégoût, je saisis un long bâton et repoussai à l’extérieur ce macabre parquet fourmillant de mille spasmes répugnants. Après quoi, m’armant d’une serpette, j’entrepris de trancher la tête de chacun des reptiles. Lorsque j’en eus compté 43, je me sentis soulagé : le compte y était. Nous pouvions réinvestir les lieux sans courir le moindre risque. Le détail qui m’inquiéta le plus, fut que la serrure ne portait nulle trace d’effraction. Notre homme devait avoir des talents de serrurier ou, perspective qui m’effrayait davantage, s’être procuré Dieu sait comment, un double de mes clés. Je me sentais l’esprit vide ; pour tout dire, j’avais hâte que tout cela se termine, quelle que soit l’issue.
Le lendemain, nous reprîmes la route et, après avoir dépassé le « 43 » inscrit sur le tronc d’un châtaignier bordant la petite départementale sinueuse, nous attaquâmes l’ascension d’un col. De part et d’autre de la chaussée, les pentes des pâturages s’escarpaient doucement, maculées de taches flamboyantes ; cette échancrure harmonieuse de la ligne émeraude de l’horizon poursuivait son escalade vers les sommets où l’on voyait luire l’arrête des glaciers. Ce spectacle était à couper le souffle. Même Ava y fut sensible, car elle me demanda de m’arrêter pour profiter plus longuement de ce somptueux point de vue. Nous gravîmes un sentier abrupt bordé par les élancements folâtres des fougères, en écoutant la musique mouillée des torrents roulant le long de l’échine de la montagne. Un peu plus haut, Ava me désigna, à l’écart du sentier, la tige oblongue d’une fleur écarlate solitaire. Pour lui prouver ma bravoure et mon attachement servile, je m’élançai stupidement au milieu des rochers afin d’aller la lui cueillir. Mais au moment où j’atteignais mon but, soufflant, ahanant, je vis un énorme bloc de pierre dévaler la pente. Nul doute que j’en étais la cible. Je percevais le bruit que produisait le rocher, écrasant la végétation sur son passage ; il n’était plus guère qu’à trois ou quatre mètres de moi. Je parvins, dans un sursaut désespéré, à faire un bond de côté, mais je me réceptionnai maladroitement et une douleur atroce à la cheville me fit vaciller et tomber au beau milieu du champ de pierres. Confusément, l’idée que tout était fini pour moi fulgura dans mon esprit puis, j’entendis un vacarme assourdissant : le rocher venait de passer à quelques centimètres, à peine, de ma tête. Ava me rejoignit. Elle était blême et me serra de toutes ses forces contre sa maigre poitrine. Nous regagnâmes notre véhicule ; je boitillais et ma cheville, qui avait doublé de volume, me faisait horriblement souffrir. Ava improvisa un bandage serré et nous repartîmes. Le numéro « 48 » nous attendait, bien en évidence sur la paroi rocheuse, un peu plus haut. Cette fois, la colère était plus forte que la peur, je fulminai :
– Quarante-huit ! Mais où va-t-il chercher ce quarante-huit, à la fin ? Tu vois le rapport entre ce rocher fou et le quarante-huit, toi ?
– Évidemment qu’il y a un rapport, me rétorqua Ava avec une étrange lueur dansant à la surface de ses pupilles ténébreuses. Et, cessant un instant de jouer avec les touches de son téléphone, elle poursuivit : Tu oublies qu’aujourd’hui, cela fait quarante-huit jours que nous avons pris la route ?
Le dénouement était proche, à présent ; je ne doutais pas que ce sadique m’avait réservé un bouquet final des plus surprenants, pour honorer la mystérieuse symbolique du numéro complémentaire. Ava se tordait de plus en plus nerveusement sur son siège et triturait d’une façon de plus en plus incontrôlable son appareil téléphonique. Trois jours plus tard, alors que je m’efforçais de garder le véhicule sur la route tortueuse et criblée de nids de poule, Ava me désigna la chaussée, droit devant nous : un « 4 » y était tracé, suivi d’une flèche en direction d’un sentier qui s’enfonçait dans les flancs roux de la montagne. J’appuyai si brusquement sur le frein que le front d’Ava vint percuter le pare-brise.
– Je vais voir, murmurai-je. Toi, tu m’attends ici.
– Ne pars pas comme ça, s’écria-t-elle en fouillant dans son sac, dont elle tira prestement un petit révolver qu’elle me tendit sans mot dire. Ce n’était pas le moment de poser des questions. Je pris l’arme et la glissai dans la poche arrière de mon pantalon.
Le chemin suivait la route sur quelques centaines de mètres pour bifurquer ensuite et grimper à travers la forêt au milieu des branches mortes et des feuilles racornies. Après avoir marché pendant environ un quart d’heure, je distinguai, au fond d’une clairière, une petite chapelle désaffectée aux murs dévorés de lichens, dont les vitraux avaient été brisés depuis longtemps. Tracé à la craie au dessus du portique arrondi, le numéro « 4 » m’invitait à entrer. Je gravis les quatre marches qui me séparaient de l’entrée surplombée par une sculpture naïve où je crus reconnaître le tétramorphe, cette représentation des animaux de la prophétie biblique d’Ezéchiel, symbole courant des quatre Évangélistes. Je me retrouvai au milieu d’une courte nef surmontée de sobres voûtes romanes. Le mobilier et les objets du culte avaient disparu, ne demeuraient que quelques poutres vermoulues et des débris de plâtre qui jonchaient le sol poussiéreux. À peine avais-je pénétré dans la chapelle, qu’une main s’abattit sur mon épaule. Je fis volte-face et, le cœur prêt à bondir hors de la poitrine, me retrouvai nez à nez avec le jeune type qui s’était arrêté à la station, quelques mois auparavant. Nous nous dévisagions en silence, nous jaugeant, nous défiant du regard ; je sentais une sueur froide couler le long de mon échine. Finalement, je demandai, sans parvenir à maîtriser un léger tremblement dans ma voix :
– Comment pouviez-vous être aussi sûr que j’allais suivre votre « parcours fléché » ?
Il ricana, avant de répondre :
– Parce que je suis un joueur. Et lorsqu’on joue, on ne croit pas au hasard. On ne peut pas tout risquer sur le simple hasard, n’est-ce pas ? Je savais que je devais gagner un jour ou l’autre. C’était mon destin, c’est pour ça que je jouais. Alors, je vous ai appris à vous soumettre à la fatalité. En semant ces petits indices, je vous ai apprivoisé. Ou plutôt, la fatalité vous a apprivoisé. Votre destin devait passer par moi. Vous comprenez, maintenant, que vous n’aviez pas le choix et qu’il fallait que vous suiviez ces flèches ?
À ce moment, la porte grinça en tournant sur ses gonds. Ava parut, aussi pâle qu’un spectre, nimbée des dernières lumières rougeâtres de l’automne qui ruisselaient le long de sa chevelure folle. Elle ne m’adressa pas un regard ; ses yeux remplis de haine se concentraient sur mon mystérieux poursuivant. Au bout d’un long silence, sa voix, étrangement calme, résonna sous les voûtes grisâtres :
- Ça suffit, Marco. J’en ai assez de jouer ce rôle immonde que tu m’as obligée à tenir. Maintenant, j’ai accompli ma part du contrat. C’est terminé. Je ne t’aime plus. C’est Martin que j’aime. Alors, tu vas nous laisser partir. De toute façon, cet argent, on ne te le rendra jamais, tu m’entends ?
Je compris soudain comment Marco avait pu nous suivre aussi aisément, pénétrer dans le véhicule pour y introduire les serpents, anticiper sans jamais se tromper les étapes jalonnant notre route. Comment n’avais-je pas deviné plus tôt qu’il était l’ex petit ami d’Ava et qu’il en avait fait sa complice ? Voilà pourquoi elle passait son temps à jouer avec les touches de son téléphone portable : elle lui envoyait des messages pour l’informer de notre itinéraire et lui communiquer les éléments dont il avait besoin pour me traquer, me menacer et assouvir son désir de vengeance. J’avais été possédé comme un imbécile !
Marco grimaça un sourire. Il ne répondit pas, mais sortit un révolver de son blouson qu’il pointa dans la direction d’Ava. Avant qu’elle n’ait eu le temps de réagir, il tira. Prestement, j’empoignai l’arme d’Ava et fis feu sur Marco. Bien que ma main tremblât, la balle l’atteignit en plein cœur.
Tous deux reposent derrière la chapelle, à l’ombre d’un buisson de roses sauvages. Je leur ai creusé une tombe anonyme où personne ne viendra les chercher, jamais. À présent, il ne reste d’eux que l’éclat sanguin et le parfum entêtant des fleurs, lorsque, prodigue, juin les fait renaître de leurs cendres.
J’ai repris la route, vagabondant à la lisière de l’absurde, condamné à arpenter indéfiniment ma solitude désespérée où même le fantôme sans visage d’Ava a fini par m’abandonner.