Les jardins de Pénélope

Publié le par Léna Eyl

Ma mémoire flotte dans le brouillard, flaque onirique errante et solitaire. Je la sens glisser le long des balustrades de pierre dévorées de lichens, s’écheveler dans les branches mortes, s’écorcher au battant de la porte d’entrée obstinément fermée. Désormais il n’y a plus pour moi ni séjour ni repos. Souffle à jamais désincarné, il ne reste de moi que cette mémoire inutile, cet amer regret de ne même plus être ce corps sans conscience enseveli sous la terre froide, pourrissant comme ces feuilles condamnées au couperet de l’automne. Elles virevoltent à travers mon néant comme une pluie ralentie.

 

    Le film de mon arrivée en ces lieux maudits me revient inlassablement, aussi fatalement et avec la même régularité obstinée que des vagues nonchalantes léchant la grève. La « Villa » (ainsi désignait-on, au village, cette grande bâtisse délabrée, située à l’écart, à flanc de colline, avec ce mélange naïf de respect et de crainte à l’égard des fastes dont elle fut naguère le théâtre) venait enfin de trouver un acquéreur. Bien que personne ne l’eût jamais vu, celui-ci m’appela un beau matin car il avait quelques travaux de réfection à me confier. Lorsqu’il s’agissait d’entreprendre de semblables travaux c’est toujours à moi que l’on s’adressait. Je n’ai jamais eu d’autre goût que celui de la liberté. Ainsi, je pouvais travailler lorsque le manque d’argent devenait pressant et prendre du repos en me retranchant derrière mes livres, quand j’avais amassé une somme suffisante pour subsister quelques temps. Que l’on me traitât d’original avec une pointe de pitié et que l’on m’adressât la parole avec un sourire condescendant, ne me dérangeait pas le moins du monde ; au contraire, cela me permettait de poursuivre ma petite existence solitaire sans que l’on vînt m’importuner.

    Le jour convenu, j’arrivai par le chemin qui gravit la colline. La végétation était tellement dense, à cet endroit, qu’elle formait un écran dissimulant tout à fait la « Villa » à la vue des promeneurs. À gauche du grand chêne, une allée de graviers s’enfonçait sous l’arche des branches et l’on débouchait devant une étrange construction comme on n’en voit guère que dans les vieux films italiens. Des herbes folles envahissaient le perron surmonté du squelette métallique d’une marquise à la verrerie brisée. Deux espèces de tourelles encadraient un corps de logis de style baroque, aux frontons coiffés de trumeaux verdis par la mousse. La grande bâtisse semblait à moitié digérée par la végétation vorace du parc abandonné, naguère bien tenu. Celui-ci occupait tout l’espace, n’admettant rien d’autre que lui en son royaume. Droit souverain de la nature sur les insignifiants ordonnancements humains.

    Je frappai à la lourde porte de chêne. Personne ne vint ouvrir. J’attendis quelques minutes puis, de guerre lasse, décidai de partir explorer ces épaisseurs végétales délirantes. Les sentiers, noyés sous les ronciers et les fougères, serpentaient au milieu d’arbres gigantesques. Tout semblait démesuré, démentiel, ici ; même le cri des oiseaux familiers y prenait des accents terrifiants. Un murmure d’eau m’intrigua. Je cherchai à m’orienter et finis par déboucher au milieu d’une clairière où s’ébattaient en désordre des plantes d’ornement revenues à l’état sauvage dans une débandade indescriptible. Des rhododendrons à grosses fleurs sanguines croisaient leurs larges feuilles lustrées avec les hampes de longues digitales aux couleurs de nuit et d’amaryllis aux pétales veloutés liserés de pourpre. L’entrelacs de rosiers grimpants, de volubilis et de glycines grimpait à l’assaut de buissons étiques dont les forces s’épuisaient sous le poids de ce long serpent végétal. Une balustrade à demi recouverte de lierre longeait une sorte de terrasse où croissaient de hautes herbes hérissées comme des lances défendant l’orée du bois. Je compris que c’est de là que me parvenait ce chuchotis aquatique : une fontaine croulant sous la floraison éclatante de viornes aux fragiles aigrettes duveteuses, trônait là, surmontée d’une muse champêtre sculptée dans un marbre terni par les intempéries et le voile vert de la mousse. Dans le bassin, une eau épaisse croupissait, à peine troublée par le ballet des insectes et envahie de lentilles d’eau, de presles, de joncs et de feuilles racornies ramassées par le vent. Je fus saisi par cette beauté sauvage où se mêlaient l’arôme sucré des fleurs et les relents délétères des eaux mortes, l’aveuglante explosion des couleurs et la morne érosion minérale, où se lisait si aisément l’intime enlacement de la vie et de la mort dans cette persistance d’essences monstrueuses s’entredévorant, luttant farouchement sans conscience, et pourtant, sans jamais la moindre trêve. Il se dégageait de tout cela une force incroyable qui pesait dans l’air comme une menace.

    Soudain, je perçus un craquement juste derrière moi. Je me retournai, sur la défensive. Une jeune femme, presque encore une enfant, me regardait sans bouger. D’abord, je ne vis qu’un visage pâle et inquiet : sa lourde chevelure rousse se confondait avec l’incendie d’une bignone jetée comme un drap incandescent sur les moutonnements d’un vieux buis aux rameaux clairsemés. Les yeux écarquillés, elle ne disait pas un mot et m’observait d’un air apeuré, aussi craintive qu’un oiseau prêt à s’envoler à la moindre alarme. Je lui adressai un sourire :

- Bonjour. Vincent Larcher. Je viens pour les travaux…

L’air rasséréné, elle s’avança vers moi pour serrer la main que je lui tendais.

- Excusez-moi, j’avais oublié que vous deviez passer aujourd’hui. Je suis Fiorella Selvatici… c’est mon mari qui vous a contacté, mais il est absent toute la semaine car il travaille à Paris et voyage beaucoup. Moi, je passe mes semaines ici, à l’attendre. Suivez-moi, je vais vous faire visiter la maison. Ensuite, nous parlerons en détail des travaux à entreprendre.

    Cette bucolique Pénélope passant ses jours à attendre un laborieux Ulysse courant le monde à la poursuite d’affaires lucratives, m’émut sans doute un peu trop. Alors, je me suis docilement laissé guider vers la « Villa ».

    Tandis que je la suivais à travers les hautes pièces dont les murs étaient agrémentés de scènes profanes attaquées par le salpêtre et la moisissure, traversées de troubles résonances, de l’éclat de miroirs trompeurs, je ne parvenais pas à détacher mon regard de la silhouette aux courbes prometteuses qui me précédait. Voilà comment me vint cette brusque obsession, au détour de ces grandes salles vides où l’on ne savait jamais à quoi s’attendre.

    Nous convînmes que, ne pouvant assurer le gros œuvre, je me contenterais de rafraîchir les plâtres et la peinture des murs non ornés de fresques. Il y en avait, de toute façon, pour plusieurs semaines et la perspective de côtoyer chaque jour cette mystérieuse beauté lunaire m’invitait à faire traîner les travaux, le plus longtemps possible. Je commençai le lendemain.

 

    En général, Fiorella ne faisait son apparition qu’aux alentours de midi, portant un plateau chargé d’un copieux déjeuner que nous partagions au milieu des seaux de peinture et des pinceaux baignant dans le white spirit. Elle finit par me proposer d’aller prendre nos déjeuners dans le jardin, car l’odeur de la peinture l’incommodait et c’était, de toute façon, bien plus agréable.

    Nous étions silencieux, le plus souvent. Ce n’était pas un silence gênant, il y avait même une complicité qui flottait entre nous et que je sentais grandir jour après jour.

    En réalité, j’attendais fébrilement ces longs tête-à-tête. Je les désirais ardemment, et en même temps, les appréhendais. Parfois, je sentais son regard posé sur moi mais sitôt que je levais les yeux vers elle, elle s’empressait de détourner les siens. Pourtant, de plus en plus souvent, nos regards se rejoignaient par-delà les banalités que nous échangions entre deux longues plages de silence. Aucun muscle de son visage ne bougeait. Seul son regard humide trahissait une sorte d’étonnement ému ; enfin, elle baissait les yeux vers les taches de lumière qui jouaient amoureusement sur la nacre de sa peau. Sa bouche, charnue et rouge comme un fruit d’été, faisait monter en moi des appétits que j’avais de plus en plus de mal à maîtriser, et que je dissimulais douloureusement au fond de moi. Certains jours de canicule, nous allions nous promener au gré des allés languides, nous laissant conduire par le hasard ou, plutôt, par nos tentations de volupté. Souvent, nos pas nous ramenaient auprès de la fontaine où je l’avais vue pour la première fois, comme une émanation fluide et irréelle de ces effusions végétales, dangereusement troublante et terriblement sensuelle. Elle semblait attendre, elle aussi, ce moment où nous ne pourrions plus résister et où nous céderions à ce désir de plus en plus pesant qui faisait vibrer l’air que nous respirions et palpiter le cœur monstrueux de ce jardin extravagant.

    Les week-ends me semblaient interminables. Je me traînais dans mon minuscule logis, entre les piles de livres que je n’avais plus la force d’ouvrir, attendant impatiemment le lundi, rageant de ne pouvoir accélérer le cours de ce temps mort et inutile où elle n’était que dans mes songes.

 

    Une nuit de juillet, alors que la journée avait été particulière chaude, un violent orage éclata. Peu après, la sonnerie du téléphone retentit. C’était elle ; je ne reconnus pas tout de suite sa voix assourdie par l’effroi :

- Venez, s’il vous plait, j’ai peur de l’orage.

    Sans discuter, j’enfilai ce qui me tombait sous la main et accourus sous une pluie battante, manquant de glisser à chaque pas sur le chemin raviné par les trombes d’eau. Partout autour de moi, de terribles craquements retentissaient et se répercutaient en échos infinis dans la profondeur des bois. Peu m’importait, je courais vers elle, sentant à peine le déluge qui noyait mon visage.

    Recroquevillée dans une antique bergère au velours râpé, elle m’attendait, le visage blême nimbé par la lumière tamisée d’une lampe de chevet. Lorsqu’elle me vit, elle se précipita contre moi, me serrant de toutes ses forces. C’est cette nuit-là que nous devînmes amants.

 

    Dès lors, je fus happé par quelque chose d’effroyable, tournoyant dans les turbulences d’un malstrom invincible, me fracassant à de redoutables arrêtes rocheuses, m’écorchant à de sombres parois, me consumant dans des désirs qui, à peine assouvis, ressurgissaient avec une brutalité accrue. Sans que je puisse faire quoi que ce soit, j’étais emporté vers un gouffre insondable qui se rapprochait inexorablement. J’étais pris dans une passion telle que j’avais peur ; je n’avais plus de prise sur rien ; tout ce à quoi je tentais de me raccrocher me glissait des mains et j’étais emporté toujours plus loin. L’idée de cette issue fatale me poursuivait jusque dans mes rêves. En observant mon reflet dans le miroir de la chambre de Fiorella, je ne me reconnaissais plus.

    Je n’avais jamais rencontré de femme aussi belle. Il y avait en elle un déséquilibre qui ajoutait à sa force d’attraction, une folie qu’elle ne parvenait pas à contenir, et qui bouillonnaient en elle, éclaboussant d’un délectable venin le moindre de ses gestes, la plus insignifiante de ses paroles.

 

    Les travaux avançaient avec une lenteur extrême. Nous passions des journées nonchalantes, épuisés par nos nuits passionnées, somnolents et hébétés dans la chaleur oppressante du jardin, tout en nous observant à la dérobée. Peu à peu, ce silence devint incommodant. Je sentais bien une menace planer dans l’air et dresser un réseau de barreaux invisibles dans l’uniformité bleue du ciel estival. Toutefois, je m’efforçais de garder mon sang froid : après tout, ce malaise suspendu dans la touffeur de juillet n’était-il, probablement, que la conséquence des exhalaisons nocives de la flore environnante ? Mais je n’y croyais guère et, en y réfléchissant bien, cette végétation excessive était, elle aussi, absolument indéchiffrable et anormale.

 

    Un jour, je surpris Fiorella exécutant une curieuse danse au milieu d’un lit de fleurs qu’elle jetait en l’air dans des mouvements désordonnés ; riant d’un rire aigu qui se répercutait en cascades métalliques sous les frondaisons, elle me cria de loin : « Quel jardin extraordinaire ! Tu ne trouves pas ? Il m’a métamorphosée, il a fait de moi une belle amoureuse ! Aimes-tu ma danse sacrale ? Ce sont les fleurs et les arbres qui me l’inspirent. Regarde bien les sous-bois, laisse toi pénétrer par le magma des fleurs entremêlées : tu verras leur visage. Et peut-être qu’alors, ils te parleront, à toi aussi… »

    Ébahi et ne sachant trop quoi répondre, je retournai à mes travaux sans prononcer le moindre mot.

    Une autre fois, alors que nous déjeunions à l’ombre des charmes, elle se leva d’un bond et, comme prise d’une soudaine transe, se mit à arracher à pleines poignées les fleurs et les feuilles qui bordaient le sentier. Ses gestes étaient chaotiques, comme si elle eût été possédée par une force étrangère exerçant sur elle un empire tout-puissant. Je compris alors que nous étions véritablement les prisonniers de ce jardin malfaisant. Et que, dans cette geôle de verdure, j’étais condamné à assister, sans rien pouvoir y faire, à l’effondrement de Fiorella dans cette folie dévastatrice. À moins que je ne sois le catalyseur de cette démence, le point d’ancrage. Il devenait évident que j’étais en danger. La menace était si précise, si proche, que je me sentis sur le point de défaillir. Je n’avais plus le choix : il fallait fuir au plus vite, c’était pour moi une question de vie ou de mort. Fiorella me jeta un regard trouble dans lequel quelque chose de mauvais venait de s’allumer. Méduse venait de surgir du linceul de Pénélope. Je fis un pas dans sa direction, mais elle s’enfuit sous l’écume verte des arbres en s’écriant :

- Ne m’approche pas ! Ce parc est un menteur, il m’a dit que tu allais me trahir et c’est pour ça que je lui arrache la langue. Mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? Je t’en prie, dis-moi qu’il ment ! Dis-moi que tu m’aimes, que tu ne me feras jamais de mal !

    Elle s’effondra au milieu des feuilles mortes, sanglotant à s’en étrangler. Je demeurai pétrifié.

    Heureusement, la journée touchait à sa fin et son mari devait rentrer dans la soirée. Je tentai vainement de prendre congé en me promettant secrètement de ne plus jamais revenir. Elle ne m’entendait pas et murmurait d’une voix monocorde :

- Je ne veux plus que tu partes. Si tu pars, je te tuerai. Et je me tuerai ensuite.

    Je l’écartai brutalement de mon chemin, mais elle s’accrocha à moi comme une furie. Des larmes noires noyaient son visage, le kohol dont elle soulignait ses yeux avait coulé et traçait de longs stigmates sur ses joues creuses. J’eus beaucoup de mal à me libérer de son emprise ; au moment où je franchissais la grille, je l’entendis gronder :

- Je trouverai bien un moyen. Tu verras ! Et alors, tu seras à moi. Tu m’entends, reprit-elle, avec une rage accrue, tu m’entends ? Tu seras obligé d’être à moi. Pour toujours !

 

    Parvenu chez moi, je m’enfermai à double tour mais ne parvins pas à retrouver mon calme. Je passai une nuit peuplée de terreur. Des idées à peine esquissées se bousculaient dans ma tête bourdonnante, comme un troupeau d’animaux aux abois.

    Au matin, ma décision était prise. Je sortis à la hâte dans le petit jour pour me précipiter en direction de la « Villa ». Il fallait que je sache, que je m’assure que tout allait bien.

    Un calme apparent régnait aux abords de la grande demeure. Les oiseaux se déchaînaient en une assourdissante cacophonie et j’aperçus un véhicule stationné devant l’entrée. Le mari était donc rentré. Mais je sentais bien que quelque chose d’horrible se dissimulait derrière tout cela. À nouveau, une folle inquiétude reflua en vagues nauséeuses dans ma poitrine palpitante. Je gravis les marches du perron et frappai à la porte. Au bout de quelques secondes, je perçus un léger bruit de pas. La porte s’ouvrit et, avant que je puisse réaliser ce qui m’arrivait, je recevais Fiorella dans les bras. La violence de ses baisers m’étouffait.

- Je savais que tu reviendrais ! Je savais que ce maudit jardin me mentait ! Maintenant, il n’y a plus aucun obstacle entre nous. Tu vas rester toujours ici, avec moi !

- Mais enfin… Et ton mari ? C’est bien sa voiture, devant la maison. Où est-il ?

L’angoisse paralysait mes pensées, je n’osais pas comprendre.

- Ne t’inquiète pas, répondit-elle en riant : il n’est pas loin, je l’ai mis dans le jardin, sous le massif d’hortensias !

    Je la repoussai de toutes mes forces et repartis au pas de course en direction des hortensias. Ma tête était vide, toutes les pensées avaient déguerpi comme une légion de rats abandonnant un navire infesté par la peste. Ne restait que cette impression lancinante qui m’empoisonnait sournoisement.

    Je vis tout de suite que la terre venait d’être fraîchement remuée entre les touffes des arbustes. Tandis que je creusais fébrilement le sol humide, je m’efforçais de ne penser à rien. Presque tout de suite, je heurtai du bout des doigts quelque chose de mou et de froid. Dans un geste épouvanté, je retirai vivement ma main. Un visage pétrifié, décoloré par la mort fixait sur moi de grands yeux sans regard, voilés de terre grasse ; un rictus abominable déformait la bouche ouverte sur une interrogation qui resterait à jamais sans réponse. Silence macabre traversé d’un vague frôlement.  Fiorella se tenait derrière moi :

- Tu vois, murmura-t-elle, ce qui t’attends si tu m’abandonnes ? Allons, viens, viens avec moi, allons nous coucher, mon bel amour…

    Mais je ne la voyais plus, je ne l’entendais plus. Rien n’existait, en dehors du masque de terre de l’homme aux hortensias… Son mari. Lentement, je me suis approché d’elle, les mains tendues vers sa nuque. Tandis que j’agrippai son cou blême, elle n’esquissa pas le moindre geste. J’ai serré longtemps, de toutes mes forces, malgré la répugnance que j’éprouvais en sentant ses veines battre sous mes paumes. Elle s’est contentée de fixer sur moi de grands yeux étonnés. Mais il n’y avait plus rien au fond de moi, pas même le moindre résidu d’amour à recueillir. Tout était balayé par cette terreur et ce dégoût qui me forçaient à lutter contre leur propre cause, à la broyer, à la détruire. Lorsqu’elle tomba à mes pieds comme une poupée désarticulée, le jardin fut animé d’un vent glacé qui fit bruisser les feuilles et froissa les fragiles corolles d’un long frémissement d’agonie.

 

    Jusqu’à aujourd’hui, personne n’avait semblé s’inquiéter de la disparition des deux époux. Torturé de rêves étranges peuplés de fleurs grotesques et de feuilles visqueuses, je me suis levé cette nuit et, mu par une force implacable et impérieuse, j’ai gravi la colline pour gagner la « Villa ». Tout était paisible, ramassé dans le giron des ténèbres constellées de la lueur intermittente des étoiles. Au moment où je m’apprêtais à m’en retourner, le cri perçant d’une chouette, avalé par la sourdine de la nuit, a fulguré dans la quiétude de l’obscurité immobile. J’ai pensé que c’était un signe, qu’il fallait que je me résigne à me livrer. Les vagues nébulosités de l’aube commençaient à ouvrir une tranchée de lumière à l’horizon. Alors, j’ai repris le chemin du village et j’ai franchi le seuil de la gendarmerie.
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