La lettre (première partie)

Publié le par Léna Eyl

4 juillet 1953. Quinze heures sonnaient au clocher du Pontifroy. La chaleur était étouffante dans ces rues encaissées de la vieille cité de Metz. Cela empestait les égouts, et la lumière, découragée, s'arrêtait au ras des toits. Les ruelles condamnées à l'ombre, aux relents de friture stagnant à fleur de pavés, étaient désertes. Seul un chien errant, aux flancs pelés, jaunâtres, étiques, couverts de plaies purulentes, furetait çà et là dans les poubelles au coin des portes cochères. Madame Loisel en avait assez de voir rôder ce quadrupède miteux, de ramasser les ordures éparpillées autour de sa loge : « Allez, ouste ! Fiche-moi le camp, sale bête de malheur. File, sac à puce, ou alors t'auras affaire à moi ! » Elle avait retiré sa pantoufle qu'elle brandissait, menaçante, au-dessus de sa petite tête grisonnante, labourée de rides profondes : un visage sans complaisance, avare en sourire. Apeuré, l'animal reculait de quelques pas mal assurés et faisait mine de revenir à l'assaut, penaud, désespérément en quête de nourriture. Mais madame Loisel n'avait aucune pitié ; pour tout dire, elle ignorait l'apitoiement, sur elle-même et, à plus forte raison, sur les autres : elle était fière de sa réputation dans le quartier et elle pouvait s'enorgueillir de collecter les loyers avec une minutieuse ponctualité. Les locataires de l'immeuble le savaient, et ils allongeaient bien gentiment leur terme, au premier du mois, résignés, quoiqu'il leur en coûtât. À défaut de quoi, Madame Loisel les poursuivait de sa vindicte pécuniaire tatillonne, elle leur menait la vie dure, oubliant de distribuer leur courrier ou renversant comme par mégarde devant leur porte, les eaux de vaisselle usées. On ne plaisantait pas avec elle ! Ces gens là, obligés de loger dans ce taudis insalubre et délabré, il fallait de toute façon les mener à la baguette, sinon, où irait-on ? Ils n'avaient même pas de quoi lui offrir des étrennes dignes de ce nom, ces locataires miséreux, seulement au jour de l'An, un morceau de gigot rance ou une poignée de papillotes périmées. Cela lui donnait une bonne raison de les mépriser, ses locataires, et de les persécuter d'une petite haine bien patiente, opiniâtre et silencieuse... À chaque jour suffit sa peine, dans le ressentiment comme dans le reste.

Pour elle, c'était différent, elle n'avait pas eu le choix, pas comme ces raclures d'humanité qui se vautraient dans leur crasse et qui s'enivraient du matin au soir, en distribuant des taloches à leur marmaille et à leurs femmes, produisant parfois un tel raffut dans les couloirs humides de l'immeuble qu'elle devait redoubler d'efforts en cognant au plafond de sa loge. Ensuite, ces affreuses crises de rhumatisme l'obligeaient à garder le lit plusieurs jours de suite, alors que, n'est-ce pas, le travail ne se fait pas tout seul ! Son mari... un « pas grand chose », lui aussi, qui n'avait rien trouvé de mieux, pour ne rien faire, que de mourir aux premiers jours de la guerre, la laissant toute seule avec les trois enfants, à nourrir, à vêtir et à élever.

C'était une figure du quartier, madame Loisel, crainte, respectée et qui savait en imposer rien qu'en paraissant au seuil de son petit logis, toute droite et rigide dans son grand tablier noir qui ne la quittait guère.

Une fois débarrassée de ce chien répugnant (il faudrait bien qu'elle pense à demander tantôt au boucher des bas morceaux de viande pour en faire des boulettes farcies à la mort au rat, afin de s'en défaire définitivement), elle s'en était retournée de son pas lent dans sa loge, pour surveiller le ragoût du soir qui mijotait au coin de la cuisinière de fonte, antique relique qui lui venait de sa mère et sur laquelle elle veillait jalousement comme sur la prunelle de ses yeux. Cela gargouillait gaiement en dégageant une vapeur qui surchauffait encore la pièce exiguë où l'air était devenu irrespirable. Rien n'y faisait, elle avait beau ouvrir toute grande sa fenêtre qui donnait sur la cour noire et encombrée d'objets hétéroclites oubliés là par des locataires qui avaient déguerpi sans laisser d'adresse, faute de pouvoir régler le loyer. Mais après tout, on s'y faisait, à ça comme au reste, à la vermine rampante qui tremblait sous ses menaces d'expulsion... Alors, Madame Loisel ouvrit la porte crasseuse du buffet pour y prendre la bouteille de cassis. C'était son tendre secret, son pécher mignon, une petite douceur qu'elle se réservait de-ci, de-là, dans la journée, pour engourdir ses membres raidis par les poussées d'arthrose et se laisser aller, enfin, à somnoler doucement.

Mais juste au moment de s'en verser une petite larme dans un verre ébréché, le seul qui lui restât des jours lointains de son mariage, elle s'arrêta tout net dans son élan alcoolémique. Les soucis, toujours, il en surgissait à chaque instant de la journée, pas moyen d'avoir un peu la paix. Elle venait de se rappeler que la petite Berthier, qui occupait là-haut, au dernier étage, une minuscule chambre de bonne, ne s'était pas acquittée de son terme. Ce n'était pas, d'ailleurs, dans ses habitudes, elle était réglée comme du papier à musique, et bien discrète, bien polie, bien comme il faut, quoiqu'elle désapprouvât sa liberté, Madame Loisel.

Hélène Berthier n'avait plus de parents, ils étaient morts il y avait déjà plusieurs années, et la petite s'était mis en tête de s'inscrire aux Beaux-Arts pour y étudier l'histoire de l'art et la peinture. Madame Loisel n'avait jamais vu ses œuvres, de toute façon, elle n'aimait pas la peinture, sauf peut-être les reproductions cartonnées des boîtes de chocolat. Elle les découpait soigneusement et en tapissait les parois de sa loge. Madame Loisel était dénuée de sens esthétique, elle préférait ces exubérances outrancières, ces visages rêveurs d'angelots naïvement représentés et ces paysages aux verdures agressives à tous les Rembrandt du monde. C'était ainsi.

Tout de même, la petite Berthier avait là une bien curieuse marotte ! Pourtant, il était plus que temps qu'elle se trouve un mari honorable, un fonctionnaire des Postes, par exemple, avec un bon travail pas salissant, un emploi sûr et des horaires convenables. D'ailleurs, elle ne devait pas manquer de prétendants car elle était joliette, un peu petite, un peu grasse, mais un visage calme et doux, des traits harmonieux, ce genre de visage dont la contemplation vous repose. Dans un soupir contrarié, Madame Loisel entreprit donc péniblement l'ascension de l'escalier, raide et traître. Il faut dire que, été comme hiver, on n'y voyait goutte, dans cet immeuble décati. Cela faisait quelques jours d'ailleurs, que Madame Loisel n'avait pas aperçu Hélène Berthier. Peut-être avait-elle déménagé en douce, elle aussi? Tout de même, cela ne lui ressemblait pas, elle avait de meilleures manières que les autres !

Enfin, Madame Loisel parvint au quatrième étage. Elle essayait de reprendre son souffle ; ses pommettes s'étaient teintées de malsaines marbrures violacées.

Elle en profita pour jeter un regard scrutateur autour d'elle. Tout y était, jusqu'à la plante verte qui achevait de s'étioler sous la parcimonieuse lueur dispensée par une lucarne obstruée de vieilles toiles d'araignées poussiéreuses, et d'une épaisse couche de crasse sans âge. Aucun signe de changement, tout semblait normal. Mais il ne fallait pas, malgré tout, laisser croire à cette péronnelle que le logement était gratuit ; les loyers étaient déjà plus que modiques ! Sitôt qu'on leur accorde une grâce, les locataires s'imaginent que tout leur est acquis. Ils s'installent dans la confortable permanence des choses oublieuse des devoirs et des petites contraintes quotidiennes. Alors, Madame Loisel frappa à la porte. Celle-ci rendait un son creux, le son de la misère, qui s'amplifiait en inquiétant écho dans la cage d'escalier. Pas de réponse. Madame Loisel commençait à perdre patience, alors elle essaya de pousser le battant de la porte. Le verrou n'était pas tiré. Madame Loisel passa sa petite tête chenue dans l'entrebâillement. Les rideaux étaient clos, il faisait noir comme dans les entrailles de l'enfer. Et puis cette odeur fétide, douceâtre, fade, qui montait de là-dedans comme une nausée qui vous prend un lendemain de réveillon. Madame Loisel sentait une terreur étrange s'emparer d'elle ; ses yeux commençaient à s'accoutumer à l'obscurité. Elle entrevoyait une forme allongée sur le lit. D'une voix hésitante, sans conviction, elle appela :

– Mademoiselle Berthier ? Vous êtes là ? Mademoiselle... !

Mais point de réponse, seulement ce silence, odieuse résonance de la mort qui rodait alentour. Elle avait compris, Madame Loisel, mais elle ne voulait simplement pas y croire. La vérité poignante, impitoyable, est toujours difficile à admettre lorsqu'elle s'impose de façon brutale. Il faut un temps d'adaptation ; et en attendant, on reste là, planté au beau milieu de la vie, stupide à ne savoir que faire, hébété devant la sordide réalité toute nue et tout insupportable qu'elle soit. Au bout d'un moment tout de même, Madame Loisel se risqua à faire quelques pas en direction de la fenêtre, la gorge nouée par une indicible angoisse, le cœur prêt à bondir hors de sa poitrine. Mais il fallait savoir, il lui fallait rassembler un peu de courage en dépit de sa terreur ; alors, elle tira les rideaux d'un geste brusque, maladroit ; leur contact, comme tout ce que contenait cette pièce, la répugnait et lui retournait l'estomac. Lumière toute chargée d'ombre qui alla se projeter là-bas, violemment, sur le lit drapé de linge blanc. Hélène Berthier était allongée, les traits figés, durcis ; déjà des reflets verdâtres lui remontaient le long des joues, sous les paupières closes. La pourriture avait commencé son œuvre. Madame Loisel dut s'appuyer à la commode bancale qui prenait tout l'espace, entre le lit et la fenêtre. Vertige. Horreur sans fard.

Par terre, une bouteille de mauvais alcool, dont le contenu s'était répandu sur le tapis élimé, aux franges effilochées, et un tube de comprimés, vide. Sur la table de chevet, une grande enveloppe cachetée, qui dessinait une tache blanche indécise, sorte d'ectoplasme jailli des mains de la morte, lourde de pensées horrifiantes.

Madame Loisel se débattait éperdument pour ne pas s'évanouir. Dans un ultime effort, elle courut vers le petit cabinet de toilette aussi vite que le lui permettaient ses jambes douloureuses. Et là, elle se mit à vomir longuement, en abondants geysers brunâtres qui n'en finissaient pas d'éclabousser les murs, le carrelage blanc, le lavabo ébréché, tout, Madame Loisel tapissait tout de sa noire frayeur. Elle, si digne, si propre sur elle, cependant, s'en mettait partout. Enfin apaisée la révolte de ses entrailles, elle contempla longtemps son visage barbouillé, ses yeux fous écarquillés dans le miroir piqué de rouille. Finalement, elle trouva la force de s'emparer de la grande enveloppe et sortit sans oser un regard vers le visage déformé de muette souffrance d'Hélène Berthier.

Elle avait du s'engourdir d'abord, puis ressentir d'affreuses douleurs, se sentir étouffer, suffoquer, et se débattre inutilement dans un ultime et désespéré sursaut de vie. Qu'avait-elle pu penser, alors ? Combien immense avait dû être sa panique devant l'issue sans retour du néant.

Madame Loisel parvint dans sa loge sans avoir rencontré personne, à son grand soulagement. Enfin, elle s'effondra dans le vieux fauteuil qui perdait tout son crin, éventré, démoli par tant d'années de pesant repos des fatigues accumulées. Elle est ainsi restée sans pouvoir penser à quoi que ce soit, sinon à ce visage que la putréfaction avait commencé à effacer... Plusieurs heures sans doute... Ce fut l'odeur âcre du ragoût brûlé qui la tira un peu de sa torpeur morbide. Elle retira du feu la casserole noircie, la tête tout occupée de cette obsession soudaine, définitive, de cette image entrevue de la mort. Elle n'avait jamais eu vraiment le temps d'y songer à la mort, c'était pour elle plutôt, dans son esprit étriqué, repu des sermons lénifiants et bienveillants de l'abbé Noiret, une sorte d'interminable sieste, un long repos bien mérité par les fidèles vertueux et travailleurs. Alors, c'était ça, simplement, cette transformation écœurante du corps, ce regard refermé sur l'absolu du rien ? Comment était-ce possible, cela ? Comment pouvait-ce être juste, cela ? La petite Hélène, avec son timide sourire poli, ses traits tendres, ses formes généreuses, elle était devenue ça, ce cadavre répugnant... Elle garderait, elle le savait, cette image d'Hélène gravée à tout jamais. Elle, les morts qu'elle avait vus, avaient un visage serein, ils étaient vêtus comme aux jours de fête, reposant au fond de leurs bières tendues de satin violet, rasés de frais, propres, enfin, pour comparaître devant la justice divine. Ils n'avaient pas cette crispation de souffrance infinie qui figeait leurs traits en un ultime portrait, rictus de l'agonie bientôt rongé par les vers dans le ventre du petit cimetière glacé et venteux aux jours de grands deuils, à la fête de la Toussaint. Madame Loisel voulait en avoir le cœur net. Elle sortit ses lunettes de leur écrin, et ouvrit d'une main tremblante l'enveloppe léguée par la morte. Assise au coin de la table poisseuse de la cuisine, sous l'éclairage cru et vibrant du néon, elle se mit à lire les feuillets couverts d'une écriture serrée, aiguë, penchée et rapide.

 

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