La lettre (seconde partie)
« J'ignore qui me trouvera, quand on me trouvera. C'est de toute façon sans importance. Certains écrivent dans ce genre de circonstance qu'ils ont « choisi de mourir », qu'ils « se sont donné la mort ». Ce n'est pas mon cas. Ma mort, je l'ai rencontrée il y a longtemps, elle me mine, elle me ronge. Je la subis depuis de nombreux mois et j'accomplis aujourd'hui ce pas supplémentaire, un de plus vers elle, un dernier, définitif. C'est ainsi : certains meurent de maladie ou d'accident, moi, c'est d'amour que je me meurs. Un amour incurable qui a tout ravagé et qui ne laisse rien après lui. Désormais, je ne suis plus qu'un tas de cendre ; tout à l'heure, je ne serais plus qu'un cadavre. Il y a peu de différence, après tout.
Cela fait deux ans que tout cela a commencé. Je n'ai pas tout de suite eu conscience que j'entrais en agonie. J'entamais alors ma première année aux Beaux Arts. J'étais discrète, je me mêlais peu aux autres étudiants, je m'en méfiais, pour tout dire. Eux étaient insouciants, ils avaient de l'argent, des familles brillantes, parfois même prestigieuses. Tout leur était facile, léger ; tout leur souriait. Les Beaux Arts n'étaient pour eux, en définitive, qu'une distraction supplémentaire, de la même manière que ces fêtes où ils s'enivrent jusqu'au petit matin. De la même manière que l'équitation ou le tennis qu'ils pratiquent le dimanche, entre jeunes gens d'un même milieu, conscients d'appartenir à une élite dorée, hors de portée des misères et des rigueurs qui jalonnent les autres existences, celles des moins chanceux. Ils pensent, peut-être à raison, qu'il existe une différence de nature, un clivage essentiel, entre les nantis et les autres. Or, moi, je faisais partie des « autres » ; je n'avais que le maigre pécule que mes parents m'avaient légué à leur mort. Et puis surtout, j'avais cette passion des arts, le réconfort silencieux de mes longues visites au musée, la succession de ces galeries interminables recueillies à l'ombre des œuvres rangées dans un alignement obsessionnel. Chacune est une vie, une histoire, un cosmos à elle seule. Je les écoutais me raconter leurs légendes, leurs blessures aussi qui affleuraient de leur beauté. Jamais je n'ai réussi à percer le secret du Beau, jamais je n'ai découvert ce trait commun, ce fil conducteur qui constitue la beauté en soi. C'était exaltant, une sorte de quête du Graal, une quête bien à moi… je scrutais minutieusement ces représentations sensibles. J'ai toujours pensé que le Beau avait un réel pouvoir sur les êtres, qu'il était animé d'une vie propre, en quelque sorte. Toutes ces questions, je les gardais bien précieusement en moi et je les agitais dans mon esprit chaque soir avant de m'assoupir, je m'en offrais pour moi seule le spectacle fascinant. D'ailleurs, à qui aurais-je pu en parler, qui m'aurait écoutée, qui m'aurait comprise ? Personne, absolument personne ne pouvait partager cette passion lancinante qui me maintenait parfois éveillée des nuits entières, des nuits livides et fiévreuses, à relire mes notes, à reprendre Le Phèdre, grelottante dans la lenteur engourdie des ténèbres hivernales, indifférente aux punaises qui venaient se réchauffer dans ma couche. L'existence facile de mes camarades les maintenait à une distance confortable de ces préoccupations. J'ai toujours pensé que l'extrême misère et l'extrême opulence empêchaient aux idées de s'élever au-dessus du quotidien. La première parce que l'impérieuse nécessité de pourvoir aux besoins vitaux passe avant les nourritures spirituelles ; la seconde, parce qu'elle flatte le corps et ses penchants lascifs à l'oisiveté. La première est légitime, la seconde, coupable.
Or, parmi nos professeurs, il en était un qui me fascinait. Henri Blanchard. Il n'était pas précisément beau ; il pouvait s'offrir le luxe d'être au-delà de la beauté. Il était l'art vivant, il était l'autorité de la vérité qui s'impose sans effort. Lorsqu'il commençait l'un de ses cours, une aura presque palpable, comme un éther, se répandait sur l'assistance, emplissait la pièce sans se diluer dans l'air, sans jamais se corrompre. Il inventait et réinventait sans cesse la pureté. Et nous, étudiants ignares, nous étions conquis, éperdus dans son lumineux sillage. Nous nous contentions de rester recroquevillés dans l'ombre, de recueillir ses paroles, que nous buvions, dont nous nous pénétrions dans un délire presque mystique. Évidemment, ma dévotion, je la cachais aux autres, parce qu'ils l'auraient sans doute rejetée hors de leur sphère dorée, comme étrangère à la leur. Et puis, parce que je désirais la garder pour moi, la savourer, la laisser lentement me consumer, la conserver intacte, dans sa fraîcheur immaculée, loin des vicissitudes du monde extérieur. L'exhiber, c'était la dissoudre dans un impardonnable sacrilège.
Un soir, alors que j'étais restée un long moment à rechercher un ouvrage à la bibliothèque de l'Institut, je le croisai dans le grand hall sombre et solitaire. Je me souviens maintenant du bruit de nos pas qui résonnait sous la grande coupole ceinte d'ogives mystérieuses, de niches ombreuses où se noyaient des bustes grecs moulés dans le plâtre. Aristote, Platon...tous nous regardaient et semblaient bénir notre rencontre.
C'était un soir de printemps ; dehors, il pleuvait à torrent ; de grandes trombes d'eau déchiraient les lourds nuages accumulés dans le ciel et noyaient les rues. Point d'étoiles, point de lune, tout était englouti dans ce déluge. Les rares passants courraient sous ces cataractes glacées, désertant les avenues luisantes et détrempées. Je me désolais de n'avoir pas de parapluie. Alors, il me proposa de m'abriter. Nous sortîmes sous l'averse. Je n'osais pas émettre un seul son, intimidée autant par cette présence masculine, par cette autorité académique descendue de son socle professoral pour m'escorter, que par ce silence que je ne savais comment briser et qu'il fallait que je meuble, cependant... Un malaise inconnu s'installait, plus lourd que l'atmosphère qui précède l'orage, plus tenace que cette pluie qui transformait les espaces verts, devant la gare, en paludes informes et fangeux.
Enfin, ce fut lui qui rompit ce silence pénible : « J'aime la pluie, pas vous ? » Je me sentais tellement prise au dépourvu, la tête vide de la plus insignifiante pensée, que je ne savais pas comment me tirer de là, comment trouver des choses belles et originales sur le thème de la pluie. Mais c'était sans importance, car il continua à me conter les charmes de l'ondée. Sa voix grave et vibrante d'intonations modulées s'accordait avec le chant de l'eau qui ruisselait sur les pavées, dévalant les gouttières, filant le long des trottoirs. Cette exubérante averse m'était devenue agréable, elle avait pris la tonalité d'un événement, d'un bouleversement que je sentais se produire, confusément. Cela faisait comme une douce étoffe toute tissée de gouttelettes cristallines qui nous enveloppait, qui nous isolait sous la toile noire et complice du parapluie.
Nous sommes entrés dans une brasserie, en attendant la fin du déluge ; l'eau ruisselait sur les vitres de l'auvent, dessinant un fascinant tableau aléatoire et imprécis. Il faisait là dedans une chaleur délicieuse qui invitait à l'abandon des corps et à l'intime rapprochement des cœurs en confidences chuchotées comme des caresses. Assise face à lui, je n'osais pas fixer son regard qui plongeait dans le mien sans détours, avec cette assurance qu'ont les hommes mûrs dont les charmes demeurent dangereusement vivaces. Je ne me souviens pas de notre conversation, j'étais bien trop désorientée pour me la rappeler ; il me suffisait de bredouiller quelques paroles d'approbation de temps à autre.
Nous nous sommes retrouvés ensuite de plus en plus souvent. Des petites récréations merveilleuses dans mon existence désespérément monotone ; des promesses parsemées le long de mon chemin rectiligne, dans ce paysage uniforme, me faisant signe vers une trouée radieuse dans ces cieux tellement gris. Nous n'en parlions pas encore, nous ne nous donnions jamais de rendez-vous. Il fallait encore faire comme si ces rencontres étaient le simple fait du hasard, nous délivrant de la responsabilité de briser ce mutisme complice entre nous et de nous avouer mutuellement nos désirs de nous revoir bientôt. Nos actes les plus décisifs se situent hors des limites du langage, emprisonnés dans le creuset du silence qui les enveloppe. Point de suspension troublant des ultimes hésitations, évaluation du poids futur du remords ou des voluptés à venir, saveur incomparable de l'attente tout en promesses logées dans le non-dit du champ des possibles. Il savait d'ailleurs où me trouver : dissimulée au fin fond de la bibliothèque déserte aux heures tardives comme une jeune épousée derrière son voile, effarouchée par les grivoiseries qui se murmurent le jour des noces. Cet accord tacite entre nous me flattait, mais ne laissait pas de me troubler, néanmoins. J'attendais, au milieu des ouvrages dont les dorures se perdaient en réverbérations de plus en plus vagues et ténues dans l'opacité de la nuit. J'entendais son pas approcher, d'abord un résonnement confus, assourdi comme un chœur presque inaudible, qui s'enflait en un sourd vacarme, amplifié par un écho étrange, comme feraient des cavales nocturnes descendues sur terre pour plonger les vivants dans la terreur. Il y avait quelque chose d'inquiétant dans notre relation, quelque chose qui me faisait obscurément peur mais j'étais bien incapable de déterminer la nature de cette angoisse qui disparaissait sitôt qu'il m'avait rejointe dans ma retraite faussement studieuse.
Nous sortions par une petite porte latérale qui s'ouvrait sur les jardins de l'Esplanade plongés dans la sérénité de la nuit. Les rumeurs urbaines nous parvenaient, étouffées ; klaxons, moteurs d'automobiles, rires égrillards de noctambules avinés. Rien de tout cela ne nous affectait, nous étions loin, perdus aux confins de contrées baignées de féeriques irréalités lunaires. Je me laissais guider le long des allées bordées d'arbustes et de massifs qui maculaient de taches claires les ténèbres environnantes. Nous allions à notre gré, respirant les parfums du renouveau, protégés par d'amples frondaisons bienfaisantes. Entre nous, le silence s'épanouissait comme une grande plaine où nous aurions pu folâtrer à loisir. Silence tout chargé des possibilités d'écrire une histoire, de nouer des liens plus intimes et secrets encore. Je n'osais rien. J'attendais.
C'est par un après-midi d'été lourd et brûlant que tout se précipita. Il m'avait emmenée visiter les ruines d'une abbaye mérovingienne dont les vestiges se dressaient au sommet d'une colline boisée qui dominait la ville et la vallée de la Moselle. Quelques arches à demi effondrées aux fondations envahies par les ronciers et les orties. Un tableau mystique, une œuvre du romantisme germanique. En contrebas, la Moselle, scintillante, se lovait paresseusement au creux des vallons verts et tendres et la ville s'étalait à nos pieds, languissante, ralentie par la chaleur étouffante, odalisque à demi nue, nimbée seulement d'une aura bleutée qui la parait de sensuelles transparences et couvrait à peine ses mystères.
Nous sommes restés là longtemps, sans presque rien nous dire. L'évidence, entre nous, prenait forme, nous savions tous deux que les événements devaient suivre, naturellement. Je sentais mon cœur s'accélérer, lorsque j'y songeais. J'appelais ce moment fatal de tous mes vœux, je désirais succomber, mais je ne pouvais m'empêcher d'appréhender cet instant, ce point de non-retour où il ne serait plus jamais possible de battre en retrait. Son expérience m'effarouchait ; mes sentiments, inextricablement emmêlés, me tétanisaient. Et puis, il y avait cette femme, son épouse, et ses enfants, pour l'instant absents, en villégiature chez une parente fortunée dans le midi. Qu'adviendrait-il de nous, après leur retour ? Vivement, je chassai leur idée de mon esprit. Je voulais détruire toutes les barrières et celles qui ne pouvaient l'être, lâchement, je les occultais.
Rapidement, le temps se mit à tourner à l'orage. Un vent de chaleur se leva brutalement ; les nuages, poussés par les bourrasques impatientes, se ramassèrent en grosses menaces sombres, masquant le soleil. Leurs moutonnements se bordaient d'éclats aveuglants, durs et précis comme des lames. Enfin, un éclair zébra le ciel et le tonnerre se mit à gronder. Un véritable déluge s'abattit sur nous ; nous dévalions le chemin traître, raviné de rigoles que l'averse gonflait à vue d’œil. La forêt, tout à l'heure encore amicale, aux clairières accueillantes et douces à nos pas, propices à nos langueurs, retentissait d'un vacarme effroyable, d'échos terribles qui couraient sous les branches dégoulinantes et visqueuses, et puis, le martèlement obsessionnel de la pluie sur les feuilles et cette eau glacée qui nous aveuglait, qui nous trempait jusqu'à la moelle. Tout à coup, un craquement assourdissant se fit entendre juste derrière moi : c'était la foudre qui s'était abattue sur un grand hêtre ; je poussai un cri effrayé. Alors, Henri s'arrêta et s'approcha de moi, qui tremblais et n'osais plus faire le moindre pas. Son visage avait changé ; ses traits étaient devenus presque durs, parcourus de frissons d'impatience, les pupilles dilatées par un désir impérieux. Il me prit brutalement dans ses bras et se mit à m'embrasser à pleine bouche. C'est ce jour-là que nous sommes devenus amants.
Tout de suite, mon inexpérience brouillonne, désordonnée, et mon corps, tout en désirs qui ne savaient s'assouvir et qui cherchait en tâtonnant le chemin vers le plaisir, se mirent à bouillonner au long de ces nuits, toujours trop courtes et trop rares où nous nous unissions dans le silence propice d'un petit hôtel sombre dissimulé au fond d'une impasse aux pavés gras et sans lumière. Je restais là, défaite, comme désarticulée, au milieu de ces nuits folles qui dévastaient notre lit, nos draps et nos corps. Un moment de répit, court et recueilli, intense comme si cette ambiance sensuelle se condensait dans le bourdonnement du silence. Puis, nous redevenions furieux d'amour et nous repartions à l'assaut l'un de l'autre, nous nous reprenions jusqu'à l'aube qui nous surprenait encore dans une longue étreinte pantelante, moi, agrippée à lui, naufragée, et perdue, déjà.
Il me regardait dans la lueur du petit jour et me caressait longuement, me disant que mes courbes généreuses, que mes formes voluptueuses l'émouvaient et l'invitaient à des festins charnels, à des folies perpétuelles, à l'oubli de tout le reste. Moi, j'avais tellement envie de le croire, je m'accrochais si désespérément à cette idée, que j'étais devenue obsédée par lui, par ses mots, par nous, par ces sentiments qui, je le croyais, nous unissaient éternellement. Tout était ravagé, chaviré en moi, rien n'existait plus, en dehors de ces instants de grâce. J'avais peur de l'avenir, il n'y avait que le présent. La passion n'existe qu'au présent ; l'amour seul s'étire sereinement à l'horizon d'un avenir que l'on espère radieux.
Seule dans ma chambre glaciale, lieu affligeant et étranger parce qu'il n'y était jamais venu, parce qu'il était vide de lui, de son souvenir, des effluves de son corps, je demeurais à ne rien faire, prostrée dans l'attente de notre prochaine rencontre. J'avais abandonné mes réflexions esthétiques. La seule véritable beauté, c'était celle de nos étreintes, de nos deux corps liés l'un à l'autre, irrémédiablement.
Pourtant, je sentais bien comme un arrière-goût malsain, une ombre mauvaise entre nous. Il me répétait dans un râle d'agonie, éperdu de plaisir, qu'il m'aimait ; ces « je t'aime » étaient suivis de longs silences pleins de gêne. Jamais, pourtant, je n'ai répondu. Oh ! Mon Dieu, non, jamais... C'était comme si les vestiges de ma raison avaient trouvé refuge dans ce silence obstiné. L'ultime repos de mon âme, je le trouvais dans ce silence. Malgré mon pressant besoin de lui avouer, moi aussi, mon amour, je sentais confusément que si je cédais, j'étais définitivement perdue. Absolument soumise à lui par des liens sémantiques, ces actes inauguraux et définitifs dont on ne peut jamais revenir. Il ne lui manquait que cela pour me posséder entièrement, corps et âme. Ensuite, qu'adviendrait-il ? Peut-être se lasserait-il de moi, peut être m'abandonnerait-il, repu de moi à jamais, tyran suprême, triomphateur absolu. Certains soirs, j'arrivais à nos rendez-vous essoufflée, impatience, radieuse, et je me traitais de perfide, je me promettais de le lui dire, cette nuit, dans un soupir, dans l'instant de l’orgasme qui s'éternise. Mais il n'y avait rien à faire, les mots ne voulaient pas franchir la barrière de ma bouche muselée, ils roulaient dans ma tête comme des galets bercés par la marée ; au moment où je sentais monter la jouissance, je me crispais, je serrais les poings et les dents, je ravalais ces mots d'amour dans de longues onomatopées fiévreuses...
Nuit après nuit, je persistais dans ce mutisme qui me faisait mal au-delà de toute limite. Je me sentais tout en souffrance. Une atroce douleur lancinante qui me serait la gorge, qui irradiait mes os... la douleur... je n'étais plus que cela.
Mais après quelques mois d'ivresse, il commença à s'éloigner de moi, cependant. Lassé, déjà ! C’est arrivé imperceptiblement, d'abord. Il annulait nos rendez-vous au dernier moment, prétextant un invraisemblable empêchement ; puis, lorsque nous nous voyions, il mettait plus de distance dans ses ardeurs, sa voix était moins tendre lorsqu'il chuchotait son amour à mon oreille. Je n'osais rien demander, j'avais peur de sa réponse, je préférais faire comme si je n'avais rien remarqué. Enfin, il finit par m'avouer que sa femme avait conçu des soupçons à son égard et que ses interrogations devenaient insistantes, odieuses, même. Soudain, il se trouvait désarmé, perdant un peu de sa belle assurance et de sa superbe. En définitive, il n'était qu'un époux infidèle de plus, prêt, comme toujours, à abandonner l'amante de passage pour aller traîner le poids de ses remords aux pieds de la belle légitime.
Je venais de découvrir que la passion se repaît de la nouveauté et s'éteint peu à peu dans les soucis qu'elle fait surgir. Pourtant, je me disais que tout cela arrivait par ma faute, parce que j'avais refusé de me donner entièrement, j'avais refusé de me donner dans la parole. Coupable de mutisme... J'avais condamné notre passion, qui s'était étiolée dans mes velléités rebelles, dans mon orgueil infâme et destructeur. En y repensant, j'imagine qu'il avait renoncé à me soumettre entièrement à lui, qu'il avait fini par en avoir assez de cette femme si jeune, si inexpérimentée, si facile à manipuler qu'il n'y avait aucune gloire à tirer de sa conquête
Enfin, il y a de cela un mois, je me suis aperçue que j’étais enceinte. Nausées matinales, vertiges qui me prenaient en pleine rue me l'avaient déjà fait soupçonner ; une visite au dispensaire de Sainte Croix me l'a confirmé ; un enfant devait naître en janvier prochain... Je suis sortie de l'hôpital en titubant, hébétée, blême et abasourdie. Qu'allais-je bien pouvoir faire ? Qu'allait dire Henri ? Et puis, je ne voulais pas de cet enfant ; je ne voulais qu'Henri ; aujourd'hui encore, je ne veux toujours que lui. Cette passion ne devait rien engendrer, ne devait rien laisser derrière elle. Elle devait nous vouer tous deux à un total anéantissement. Lui et moi, ensemble, sinon rien. Et c'était rien.
Ce soir-là, je suis allée le trouver à la sortie de son cours. Les étudiants, en quittant l'amphithéâtre me lançaient des regards interrogatifs, des coups d’œil intrigués et entendus. Interloqué, Henri me regardait avancer vers lui, visiblement gêné, mal à l'aise. Et moi, je sentais le silence peser sur mes épaules, me glacer et m'enfermer dans une solitude définitive qui se refermait sur moi ainsi que la trappe d'une oubliette dont il est impossible, jamais, de ressortir. Enfin, parvenue au pied de l'estrade, moi, minuscule, bredouillant comme aux premiers jours de notre relation, je lui annonçai le malheur sans oser lever les yeux sur lui. Nous étions seuls, à présent, dans la grande salle déserte. Mais il y avait comme des fantômes accrochés aux gradins, qui nous observaient en ricanant. Il ne répondit pas tout de suite. On pouvait sentir bouillonner son silence d'affolement, de terreur et de dégoût. Ce silence dura longtemps, il ne trouvait pas ses mots, les phrases s'assemblaient avec difficulté dans son esprit et puis, il les rejetait, une par une. J'avais l'impression de lire en lui ; pour la première fois, c'était moi qui le dominais. Et, étrangement, c'était le jour où j'avais le plus à craindre de lui, c'était le jour même où j'allais définitivement le perdre ; cela aussi, je le savais.
Finalement, il se décida, d'une voix blanche, légèrement tremblante :
– Écoute, Hélène, tu vois bien que tu ne peux pas garder cet enfant... Allons, sois raisonnable, il le faut, pour une fois. D'ailleurs, cela ne nous mène nulle part, ma femme me fait de ces scènes ! Alors, tu penses ! Un enfant ! Tu sais, je connais une vieille dame, très discrète, très experte, qui fait des miracles. Je t'indiquerai son adresse, si tu veux. Bien sûr, je la paierai...»
Ce sont ces mots-là, sans chaleur et chargés de cet égoïsme nu, définitivement révélé, de cette nature pusillanime que je n'avais pas voulu voir, qui provoquèrent chez moi ce sursaut de dignité, cette révolte de tout mon corps, de toute mon âme. Je me suis mise à lui hurler des insultes, des insanités si vulgaires que je ne pourrais pas me résoudre à les répéter ; mais ce soir-là, elles sortaient de moi en longues vagues furibondes. Seul le sentiment de l'offense et de la trahison la plus entière peuvent provoquer de tels débordements incompressibles. Il essayait bien de me calmer en répétant : « Non, cesse cela tout de suite, pas de scandale, s'il te plaît ! » ; mais j'étais une furie verbale, rien ne pouvait, désormais, m'arrêter.
Enfin, j'ai fini par me vider de tous ces mots ; la haine est retombée d'un coup, en même temps que le silence... Venait maintenant le temps du désespoir. Mon amour ne m'offrait aucune prise sur ses sentiments à lui. Il n'y avait rien eu de sublime, entre nous, puisqu'il était incapable du moindre renoncement, d'un quelconque acte de bravoure pour moi, en mémoire de ce que nous avions été, jadis, enlacés tous deux à la lisière de la démence.
Alors, je m'en suis retournée, meurtrie, anéanti...
En passant les portes de l'Institut, je sentais tous ces regards braqués sur moi ; je sentais ma misère, débusquée, découverte, livrée en pâture à toutes ces bonnes consciences, promptes au jugement sans appel... Ils avaient compris et leur pitié s'acharnait sur mes traces. Désormais, la honte, l'opprobre. Désormais, je serais obligée de fuir ; surtout, ne plus jamais revenir ici. Pour moi, tout était perdu. Et je sentais ce poids dans mon ventre, cette nausée sournoise qui montait le long de mes entrailles. Titubante, je me suis agrippée à la poignée d'une porte, à l'angle de la cour centrale, et je me suis mise à vomir.
Puis une idée stupide, un espoir plus fou encore que tout ce que j'avais pu concevoir jusqu'alors, se mit à germer dans mon esprit en détresse. Peu à peu, l'idée poursuivait son chemin insensé, en suivant les méandres délirants de ma pensée si désespérément accrochée au souvenir d'Henri ; souvenir envahissant, lancinant, qui rendait impossible de me représenter un avenir où il ne serait pas.
Alors, indifférente aux souillures de vomissure sombre qui maculaient mes vêtements, à mes cheveux pêle-mêle, à mon visage baigné de larmes, indifférente, enfin, à ces yeux curieux qui me poursuivaient, j'ai enfilé la rue de la tête d'or. Place Saint-Louis, je suis entrée dans l'immeuble cossu où il habitait avec sa famille ; son épouse, peut-être, aurait pitié de moi, et si je savais la convaincre, elle deviendrait sûrement une précieuse alliée féminine, compréhensive et prête à transformer son affection pour lui en haine, une haine si absolue qu'il serait bien forcé de revenir vers moi. J'espérais un miracle, en somme, un miracle qui lui fasse prendre conscience de la réalité, de la force de ses sentiments pour moi. Je ne pouvais, à ce moment, envisager qu'une passion si entière ne soit pas réciproque.
Déterminée, j'ai gravi lentement les trois étages de l'escalier de pierre. Le lourd tapis absorbait mes pas, j'avais l'impression de m'y enfoncer, de me débattre dans des sables mouvants.
J'ai sonné ; le timbre aigrelet se perdit dans les profondeurs insondables de ce logis inconnu, abritant un bonheur bourgeois ronronnant, un bonheur qui m'était, à moi, interdit.
Enfin, une femme est venue m'ouvrir. Elle était très belle, grande, le corps souple, une épaisse chevelure brune, libre et répandue en vagues auburn sur des épaules délicates, négligemment drapées d'un peignoir de satin ivoire. Cet océan capillaire odorant, cette vapeur automnale, vint noyer brutalement tous mes espoirs de renouveau au sortir de ce printemps en bernes. Je n'avais pas imaginé me trouver devant une femme d'une telle beauté, sa femme. Sa beauté m'a fait si mal, si mal ; je savais désormais qu'il m'était impossible de lutter, que la partie était perdue, définitivement.
Pendant un long moment, un siècle, peut-être, je suis demeurée sans voix. Et pendant tout ce temps, elle m'observait en silence, un peu surprise, la curiosité en éveil, faisant palpiter ses paupières écarquillées sur un sombre regard de feu dont les flammes cruelles brûlaient les ailes tendres de mon âme. À quoi bon, tout cela ? À quoi bon, cet amour ? Enfin, je parvins à bafouiller quelques mots d'excuse lamentables, à peine audible : « Je me suis trompée, désolée... vraiment, je suis désolée... »
J'ai filé, la plantant là, sur le seuil, tout abasourdie de cette étrange incursion.
Voilà, il n'y a plus d'espoir, il n'y a plus rien. Lorsque je me souviens de ces jours heureux et des premiers temps de notre amour, un vertige atroce m'envahit ; je vois l'ombre de la mort dressée sur moi, menaçante, inévitable. Je n'ai jamais rien eu, je n'ai jamais pu atteindre le sublime, l'absolu du beau, l'éternité de ce qui ne se corrompt point. Notre amour était pour moi comme une projection idéalisée de nous, un troisième individu paré de toutes les beautés du monde, qui n'avait rien de commun avec les mondaines turpitudes qui pourtant toujours nous rattrapent pour nous dévorer notre part de rêve. J'avais placé cet être idéal hors du temps, dans une éternité imputrescible, incorruptible, dans un lieu bien à l'abri des réalités sordides... Et puis, j'ai perdu tout cela, je me retrouve enfermée dans cet amour qu'il a renié. Jamais plus je ne goûterai aux charmes merveilleux de ce Paradis à jamais perdu. Cette perte m'est insupportable ; à tout prendre, à tout perdre, je préfère la mort plutôt que de continuer à subir cette lente agonie qui ne me laissera plus jamais de répit, je le sais, et qui finira, de toute façon, par me conduire au seuil du trépas. J'ignore si naguère, je fus aimée de lui ; je préfère ne rien savoir ; à présent, il faut refermer la porte sur tout cela, refermer définitivement la porte du néant sur mon existence misérable. Moi qui n'étais rien avant lui et qui suis encore moins après lui. Peut-être aurait-il été préférable que je ne le rencontre jamais, qu'il ne s'approche jamais de moi ? Je ne sais pas et il n'est plus temps d'en décider ; une seule chose est claire, à présent, c'est simplement que la mort était l'enjeu de notre histoire, son issue fatale.
Le néant semble m'ouvrir les bras, soulagement définitif, oubli éternel de tant de souffrances accumulées, de mépris ravalés. Après, il n'y aura plus rien et ce sera comme si rien de tout cela n’était arrivé. »