La Lettre (troisième partie)
Ainsi s'achevait la lettre de la morte. Horreur confinant au sublime ; le petit esprit de Madame Loisel se débattait avec ce morceau de désespoir qui venait de lui tomber entre les mains. Madame Loisel s'en trouvait chavirée, elle n'avait jamais imaginé que cela fût possible. Évidemment, elle avait lu quelques romans de gare, mais ils se terminaient toujours sur les carillons du bonheur légitime ; et puis ces sentiments inconnus d'elle, elle les avait toujours soupçonnés d'être inventés par des auteurs désireux de vendre du rêve à bon marché. C'était bien la première fois qu'elle ne savait comment juger, où classer cette histoire affreuse, dans le bien ou dans le mal ? Cette morale manichéenne étriquée, lui avait pourtant bien servi pour traverser l'existence le pied au sec, la conscience irréprochable, le cœur serein et léger. Mais voilà qu'aujourd'hui, elle l'abandonnait, la laissant accablée et déroutée.
Pendant qu'on enlevait le corps, là-haut, elle continuait d'y songer, au suicide de la petite Berthier. Elle ne parvint pas à fermer l’œil de la nuit. Sans cesse, le visage de la morte venait la hanter, la surprendre, juste au moment où elle commençait à s'assoupir ; alors, dans un sursaut épouvanté, elle se retrouvait haletante, en nage, terrifiée, les yeux grands ouverts dans la nuit lourde de juillet.
Dès l'aube, ivre de sommeil, elle décida néanmoins de faire quelque chose. Cela ne pouvait pas durer. Alors, sans prendre la peine de déjeuner, elle se vêtit à la hâte, nouant son vieux tablier tout de travers, et, les cheveux en bataille, elle sortit dans la rue encore déserte. Elle chemina péniblement jusqu'au bureau de Postes ; ses varices la faisaient souffrir horriblement. Elle dut attendre l'ouverture plus d'une heure, au cours de laquelle elle demeura ahurie, immobile, la tête prête à exploser, de ce souvenir épouvantable.
Enfin le bureau ouvrit ses portes. Elle demanda à consulter l'annuaire et à téléphoner.
Lorsqu'elle composa le numéro d'Henri Blanchard, elle se crut sur le point de s'évanouir. Attente interminable, agrippée au combiné, point de suspension de la sonnerie sans fin. Finalement, on décrocha, là-bas, à l'autre bout de la ligne. Une voix masculine. Certainement Henri Blanchard. Madame Loisel eut toutes les peines du monde à lui expliquer la situation, elle tremblait de tous ses membres, sous le choc et l'emprise de la fatigue de cette nuit de terreur. Henri Blanchard parut fort secoué par la nouvelle ; il lui recommanda de ne parler à personne de cette lettre, pas même à la police qui faisait son enquête, pas même au curé qui la confessait. Il lui fixa un rendez-vous, d'ici une heure, devant la grille à l'entrée de la cathédrale, en lui demandant expressément d'apporter la lettre et en lui promettant une coquette somme d'argent pour ce service et pour « la remercier de sa discrétion et de sa promptitude à prendre cette affaire à cœur ».
Une heure plus tard, Madame Loisel faisait les cent pas devant le portail de la cathédrale, revigorée déjà par la perspective de cet argent qui tombait à point nommé, car elle était vieille, désormais, et accomplir à longueur de journée ces durs travaux l’épuisait davantage de jour en jour. Elle était fourbue, Madame Loisel, percluse d’arthrose et de rhumatismes, et tout cela, encore, pour des locataires grossiers et dénués de reconnaissance.
Elle battait le pavé, nerveuse, impatiente, indifférente au charme désuet et plein des solennités pompeuses et militaires de la place d'Armes, qui étalait ses pavés aux pieds de la cathédrale, sous les premiers rayons de soleil de cette matinée joyeuse, toute vibrante déjà des cris des enfants émoustillés par cette nouvelle journée de vacances et d'insouciance.
Enfin, un homme, la mine pressée, s'avança vers elle. Une longue silhouette élégante ; un charme certain. Oui, il était bien tel qu'Hélène Berthier l'avait décrit dans sa lettre...
Enveloppes furtivement échangées. Commentaire de Madame Loisel : « Si c'est pas malheureux ! » Et puis, la réponse tranchante, sans hésitation, de Monsieur Blanchard, qui avait du la préparer, la travailler :
– Vous comprenez, je n'ai rien fait pour pousser Mademoiselle Berthier vers cette issue fatale ; son esprit était dérangé. Je ne pense pas en être responsable, comprenez-moi bien… Madame Loisel, je vous remercie vraiment de la confiance que vous me témoignez en me remettant cette lettre ; vous me soulagez d'un poids ! Imaginez seulement que cela parvienne, déformé comme toujours par les bavardages, par les jalousies, aux oreilles de mon épouse, la pauvre, chère et tendre âme ! Ou alors aux oreilles du Directeur de l'Institut ! Cela en serait terminé de ma carrière !
Après un bref salut, il s'en retourna chez lui, Monsieur Blanchard. Vers son épouse et ses enfants et tous ses soucis domestiques... La femme de ménage, soupçonnée d'avoir dérobé des pièces d'argenterie à qui il allait falloir demander des comptes pas plus tard que tout à l'heure ; l'aîné qui s'était mis en tête de prendre des cours de théâtre ; les leçons du petit dernier qui ne voulaient décidément pas rentrer... Oh ! Comme il avait bien fait de se débarrasser à temps de cette Hélène Berthier, qui devenait si ennuyeuse, avec ses airs éthérés d'amoureuse transie !
Tout en se faisant ces belles réflexions, si légitimes, si raisonnables, il caressait l’enveloppe au fond de sa poche, lourde des feuillets laissés par la morte. Mais il n’y pensait pas vraiment. Il se contentait de se délecter du soulagement qu’il éprouvait. Peut-être les lirait-il ? Après tout, pourquoi replonger dans ce sordide souvenir alors que la journée d’annonçait belle, lumineuse, alors que l’on pouvait aller déjeuner en famille en bordure de la Moselle, là où l’herbe est tendre et invite aux siestes lascives aux heures les plus chaudes de l’après-midi ? Non, décidément, la vie était si belle, si simple, si douce, il ne fallait pas remuer ces choses sombres, dérangeantes. Mieux valait les laisser où elles étaient, loin derrière, si loin déjà !
Sa longue silhouette disparut bientôt à l'angle de la rue, là-bas. Une rencontre providentielle pour Madame Loisel, une mésaventure qui s'achevait bien, pour une fois. Il avait sans doute raison, ce Monsieur Blanchard, la petite Berthier était folle, elle n'avait récolté, en définitive, que ce qu'elle avait semé...
Madame Loisel reprit le chemin de sa loge, ragaillardie soudain par la perspective d’une heureuse retraite, de ces jours longs et sereins qui allaient s’écouler lentement, réchauffés par les vapeurs du petit cassis de l’après-midi, dans un petit confort étroit, sans trop de luxe, mais à sa juste mesure à elle, pourtant.
Le soleil, à présent, inondait toute la place de la cathédrale ; ses rayons obliques caressaient les vieilles pierres et semblaient donner vie aux gargouilles grimaçantes là haut, qui montaient la garde, patientes et éternelles.