La fille aux cheveux d'algues

Publié le par Léna Eyl

High Dark Island, longue bande de terre émaciée, oubliée au milieu de l’océan, doit son nom aux sévères pitons rocheux qui surplombent ses landes désolées. À plusieurs miles à la ronde, l’îlot inhospitalier impose sa silhouette massive aux rares pêcheurs venus se perdre aux abords de son promontoire fuligineux. Il faut quatre heures au navire de ravitaillement qui assure, une fois par semaine, lorsque le temps est clément, la liaison depuis le continent pour atteindre le petit port de Land-Mark-Town – la seule anse praticable de l’île – et approvisionner en vivres les quelques deux cents âmes qui peuplent cette terre désolée, avant-garde des portes de glace de l’Arctique. Les rigueurs du climat, la fureur des tempêtes qui frappent ses côtes farouches, le déchaînement incessant des eaux, ont sculpté d’étranges figures dans l’agressive dentelle minérale de ses falaises. À fleur d’eau, de redoutables écueils renferment l’île dans le piège de leurs mâchoires hérissées de dents acérées et rendent l’abordage extrêmement périlleux. Combien ont-elles broyé de vieux loups de mer aguerris, de jeunes matelots intrépides ? Combien de malheureux furent engloutis par ces tumultes rageurs battant inexorablement une mousse blanchâtre contre ses parois de granit ?

La violence océane n’a pas seulement façonné ces rivages chaotiques, elle a également trempé le caractère des autochtones, dont le tempérament taiseux et opiniâtre est aussi buriné que la peau. N’ayant d’autre moyen de subsistance que la mer, les hommes sont pêcheurs de père en fils.

C’est ici que je suis né et que mon existence s’écoule lentement. Désormais parvenu à l’automne de ma vie, je me borne à contempler chaque jour que Dieu fait, en essayant d’adopter la même lucidité placide que les autres habitants de l’île.

À la mort de mes parents, et après avoir travaillé pendant plus de dix ans dans un thonier, j’ai repris le petit commerce familial, « Les nouvelles du larges », l’unique pub que compte le village.

Les affaires, loin d’être florissantes, me laissent tout loisir d’écouter, durant de longues heures, le rugissement du ressac qui s’acharne au nord contre les falaises et le grondement des galets charriés par les vagues. Des lambeaux de souvenirs tanguent et dérivent au fond de ma mémoire, s’entrechoquent et viennent parfois heurter violemment les quelques épaves dissimulées dans les eaux en apparence si calmes de mon âme. Là, ils se fracassent en hautes gerbes iridescentes, comme les rouleaux précipités par la marée contre les brisants. Parmi eux, surnage l’image du beau visage mélancolique de Meg et de la haute silhouette d’Alan Keeley.

Alan Keeley et moi avons grandi ensemble. Depuis toujours, nous étions les meilleurs amis du monde. Nous confondant en une seule entité fusionnelle, les gens de l’île nous surnommaient « les inséparables ». Nous parcourions la lande et braconnions le gibier ; nous explorions la grève à marée basse, à la recherche des vifs prisonniers des flaques oubliées par le reflux ; nous accompagnions le père Keeley dans de longues parties de pêche au large. Et le soir, lorsque saturés d’air iodé, grisés par les embruns chargés d’effluves salins, épuisés par une saine fatigue, nous nous blottissions au creux de l’âtre en écoutant les légendes que mon grand-père nous racontait de sa voix grave, patiente et légèrement traînante. Sa mémoire, prodigue en histoires de navires en proie à la tourmente de tempêtes homériques, d’impitoyables naufrageurs, de fabuleuses créatures surgies d’insondables gouffres marins, nous ravissait et nous faisait frémir tour à tour. Mais, parmi ces contes merveilleux, notre préféré était sans conteste, celui de la fille aux cheveux d’algues. « Certains soirs, lorsque l’océan est enfin apaisé après une noire colère, qu’il a avalé tout rond le soleil dans sa gueule vorace, et qu’il n’y a plus à l’horizon qu’une longue nappe de sang flottant à sa surface, la fille aux cheveux d’algues sort des ondes. C’est qu’elle n’aime pas le sang du soleil. Elle n’aime que le sang des hommes. Quand la lune s’est levée, elle erre à la nuit, le long de la grève, à la recherche d’un marin égaré. Malheur à celui qui se trouve sur son chemin ! Car elle est belle, avec son visage de nacre encadré de longues algues brunes flottant au vent comme une épaisse chevelure, ses perfides yeux gris qui brillent sous les rayons lunaires comme noyés de tendresse, son corps mince et souple, enveloppé de voiles d’écume blanche et vaporeuse. Si belle, que nul ne peut lui résister. Il lui suffit d’un coup d’œil pour tenir à jamais sous son charme maléfique l’âme égarée, qui n’a plus d’autre choix que de la suivre dans la profondeur des grottes creusées dans le flanc des falaises. Elle lui fait goûter les mets les plus exquis dans une vaisselle d’or, l’enivre d’alcools délectables et l’enflamme de caresses à nulles autres pareilles. Puis, elle plonge la main dans la poitrine de sa victime, lui arrache le cœur et le dévore à belles dents ! » D’une voix blême, nous interrogions le vieillard :

-  Dis, grand-père, l’as-tu déjà vue, la fille aux cheveux d’algues ? 

-  Et comment que je l’ai vue ! Comme je vous vois, une nuit où je revenais de l’anse des flibustiers par la sente du Diable ! Elle est apparue devant moi, surgie de nulle part, et a planté ses yeux d’eau là, dans la chair de mon âme, s’écriait-il en frappant son front du bout de l’index. J’ai bien failli la suivre, tellement elle resplendissait sous le ciel rutilant d’étoiles. Heureusement, je me suis rappelé ce qu’on racontait et ce qu’elle faisait subir aux hommes qui lui succombaient... Alors moi qui étais vaillant, à l’époque, j’ai pris mes jambes à mon cou et j’ai cavalé jusqu’au village sans oser regarder en arrière. Voilà comment j’ai réussi à lui échapper !

La fille aux cheveux d’algues peuplait nos rêves. Elle faisait résonner une corde enfouie au fond de nous, un avant-goût de la femme, une confuse mais obsédante promesse de plaisirs suaves et sensuels que nous ne savions pas encore nommer, bien que nous l’attendions ardemment.

Cette légende avait préparé nos cœurs frustes à la brûlure de l’amour, au raz-de-marée de la passion charnelle. C’est pourquoi, lorsque la jeune Meg vint s’installer avec ses parents à High Dark Island, nous succombâmes à ses charmes avec d’autant plus de violence que sa beauté délicate, sa blondeur virginale et son tempérament inquiet, offraient un contraste saisissant avec les autres femmes de l’île, rustiques et rougeaudes : nous n’avions jamais soupçonné que tant de grâce pût habiter une seule et même créature. La première fois que nous la vîmes, nous crûmes nous trouver face à l’incarnation de la fille aux cheveux d’algues ; nous en restâmes pétrifiés. Au début, il n’y eut aucune rivalité entre Alan et moi. Nous nous contentions d’évoquer la splendeur de Meg sans que jamais notre vocabulaire, à la fois hyperbolique et maladroit, ne l’épuisât. Mais, peu à peu, une ombre se glissa entre nous. Des deux, j’étais le plus audacieux. Bientôt je parvins à approcher la belle inconnue et à m’en faire apprécier. J’en oubliais Alan, retranché derrière un rempart de silence vindicatif où vibrait une haine qui attendait patiemment l’heure où elle allait enfin éclore, comme un orage crevant les touffeurs de juillet. Le cataclysme se produisit le jour de mes vingt ans, lorsque la nouvelle de mon prochain mariage avec Meg se répandit. Méconnaissable, Alan vint me trouver au moment de la fermeture du pub, à la nuit tombée. Il se planta devant moi et, comme je cherchais désespérément à échapper aux éclairs furibonds que ses yeux me lançaient, il attrapa mon visage entre ses doigts exsangues, plongeant son regard fiévreux dans le mien.

- Toi, siffla-t-il entre ses dents, toi que je croyais être mon ami, tu n’es qu’un vile félon ! Demain, je pars, je quitte cette terre de malheur. Mais avant, il fallait que je te maudisse, et que tu saches tout le dégoût que tu m’inspires ! Puissent les pires maux de la terre te faire payer ta traîtrise !

Le lendemain, il embarqua pour le continent. Je puis dire que ses vœux furent exaucés, au-delà, peut-être, de ses espérances : mon union avec Meg ne fut pas heureuse. Quatre ans après notre mariage, alors que je rentrai de trois mois en mer, je trouvai la maison vide : elle avait quitté High Dark Island. Des voisins l’aperçurent, au moment où elle se glissait vers le bateau assurant la navette, mais nul ne put m’en dire davantage.

Dès lors, je scellai ma peine sous une lourde chape de silence et de solitude. La source d’où jaillissait, chaude et cristalline, l’eau vive de l’espoir, s’était à jamais tarie, empoisonnée par un mépris sarcastique pour toute joie, tout amour, toute affection possible. Je n’en retirais nulle sérénité, nul apaisement ; seulement une sorte de satisfaction masochiste issue de cette conscience aiguë que j’avais d’être à la fois le juge et l’accusé, le bourreau et la victime.

Néanmoins, il y a tout juste un an de cela, Alan nous revint après trente années d’absence. Il se tenait, fier et droit, la tête blanchie, les membres raides et noueux, à la proue du bateau qui arrivait du continent. C’était en avril, par une fin d’après-midi languissante. Comme chaque jour à cette heure indécise, je me laissais aller à goûter l’amertume douceâtre d’une pinte de bière brune, retranché derrière le vieux comptoir de zinc. L’alcool anesthésiait pendant quelques précieuses heures cette inquiétude familière qui continuait à me lacérer les entrailles. En écoutant le silence où résonnait la solitude des autres buveurs, j’en venais à en oublier la mienne. Ne restait, suspendue dans l’haleine odorante de l’océan, que la rumeur intemporelle des vagues qui avait pour mon âme assoiffée, la saveur âpre des légendes séculaires que mon grand-père faisait jaillir du fond de la nuit des temps.

La lumière du jour se diluait doucement dans l’encre de la nuit ; une houle imperceptible berçait la surface des eaux, et la réverbération oblique des rayons du soleil déclinant faisait reluire le miroir laiteux de la mer. Moi qui n’attendais rien, je ne levai pas même les yeux vers le bâtiment à la pointe de la jetée. Cependant, un murmure parcourut la salle, où quelques vieux à l’œil encore aiguisé finissaient leur choppe. Au milieu de ce tumulte, le nom d’Alan fut prononcé. Tiré de ma torpeur, je jetai un regard en direction du navire. C’est là que je le vis.

Lorsqu’il fut descendu, il se dirigea d’un pas un peu chancelant vers la porte du pub. Je crus que mon cœur allait s’arrêter net. Il entra et vint se planter devant moi, ignorant les visages curieux tournés vers lui. « Salut ! », lança-t-il d’une voix à la fois râpeuse et profonde. Comme je demeurais figé, il ajouta : « Eh, quoi, Jack, tu ne me remets pas ? Mais si, je le vois dans tes yeux. Sers-nous donc ton meilleur Whisky. Un double. Histoire de fêter nos retrouvailles… Je suis venu pour faire la paix, si tu le veux bien ». Reprenant mes esprits, je contournai le comptoir, et nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Puis, je l’observai plus attentivement : il était d’une maigreur extrême, le teint cireux, les yeux jaunâtres, présentant tous les symptômes d’une grave maladie.

Après la solennité des retrouvailles, quand le soir fut venu, nous gravîmes tous deux le sentier longeant la crête des falaises. Une tiédeur douceâtre se pelotonnait dans les replis humides de la lande où reverdissaient, par plaques, les herbes dévorées par les relents salins. Nous allumâmes un feu pour nous réchauffer et nous nous assîmes à l’abri d’un grand rocher plat sous lequel nous échangions, naguère, nos confidences enfantines. Déjà, le joug de la nuit faisait ployer les dernières lueurs du jour qui se répercutaient en échos parme et orangers sur les mouvances évanescentes des flots. Lorsque les étoiles commencèrent à s’allumer par grappes clignotantes dans le ciel, lorsque l’océan se para de couleurs ardoise sous l’orbe glauque de la lune, nous respirâmes plus librement. L’amitié renaissait de ses cendres et ranimait en nos cœurs palpitants des espérances depuis longtemps endormies. Alan rompit le silence : 

-  J’avais oublié tout cela, dit-il, désignant de son bras décharné les rocs acérés, le ciel obscurci et les ondes qu’on ne devinait plus guère que par leur sourd mugissement. Pendant toutes ces années, j’ai eu beau parcourir le monde de long en large, je n’ai trouvé nulle terre d’asile qui ait pu m’offrir quiétude et repos. Il n’y a qu’ici que je me sente véritablement chez moi.

-  Pourquoi n’es-tu pas revenu plus tôt, alors ?

-  J’étais à la recherche de quelque chose qui n’existe pas. J’ai compris que je poursuivais vainement une idole sans gloire quand j’ai perdu toute la fortune que je m’étais éreinté à amasser, sou après sou. Mais le pire, vois-tu, ce n’est pas cela. La chose la plus précieuse qu’il me fût donné de posséder, je l’ai assassinée à coup de sentences dogmatiques et d’odieuses certitudes. J’ai aliéné ma conscience à un vil dessein mercantile. Il est trop tard, maintenant que je sais. Il ne m’est plus possible de rien racheter.

Comme je gardais le silence en tisonnant les braises, il reprit :

-  Te souviens-tu combien nous étions heureux, jadis ? Nous aurions vu dans ces flammes le traître fanal des naufrageurs dont ton grand-père nous faisait le récit ! Et, à l’image de leurs malheureuses victimes, nous nous obstinons à ne voir, dans ce brasier trompeur, que le reflet de nos chimères dérisoires ! Il y a longtemps, j’ai aimé une femme passionnément. Oh, tellement plus que moi-même ! Comme j’avais de l’argent à n’en savoir que faire, j’ai déposé tous mes biens à ses pieds : ma fortune et ce qu’il restait de mon âme. Mes offrandes étaient sans doute insuffisantes car elle partit peu après avec un homme plus riche que moi, bien que nullement meilleur. Je l’ai pleurée amèrement, jusqu’à ce que mon cœur se fût racorni comme une feuille privée de sa sève. J’en ai perdu la mémoire, mais cette amnésie n’est, cependant, pas parvenue à faire tomber le masque de cette vanité abjecte collé à ma peau ! 

Les étincelles crépitaient et éclairaient nos visages de lueurs plus vives, par intermittence. Fixant intensément les flammes dont l’éclat rougeoyant soulignait les profonds sillons qui marquaient son visage, Alan reprit :

-  D’ici quelques jours, quelques semaines, tout au plus, je serai mort. La maladie me ronge, je la sens qui creuse des galeries au fond de mes entrailles et de mon âme. Mon ultime volonté est cette paix que je suis venu te demander. Je ne puis plus rien désirer d’autre.

   Pris d’une brusque agitation, il continua en scrutant l’épaisseur de la nuit :

Je la sens qui prend vie, qui s’incarne dans la chair de la lande. Oui ! Elle est là, elle s’approche de son pas de velours. Ne vois-tu pas son ombre furtive ? N’entends-tu pas ses lugubres imprécations ? Je savais qu’elle viendrait me chercher pour dévorer mon cœur souffreteux. Ah ! Par la seule force de mon amour, la fille aux cheveux d’algues est enfin venue à la vie !

Pour le calmer, je lui fis boire quelques gorgées de whisky. Il finit par s’apaiser et s’assoupit.

Au petit matin, une lumière livide me tira du sommeil. Je cherchai Alan du regard : il avait disparu. Je trouvai une lettre, posée sous un morceau de granit à l’endroit où il était allongé :

« Mon cher Jack ;

Il me faut partir. N’aie ni larme ni regret. Mais auparavant, il faut que je soulage ma conscience de ce poids infernal : cette femme dont je t’ai parlé et que j’ai tant aimée, c’était Meg. J’avais trouvé le moyen d’établir avec elle une correspondance secrète et de la persuader de me rejoindre sur le continent. Je ne puis te blâmer de me maudire. Voici venue pour moi l’heure de rejoindre la fille aux cheveux d’algues qui m’attend quelque part sur la grève. Adieu : A.K.»

Son corps n’a jamais été retrouvé. Parfois, je me poste sur le promontoire des falaises, à la nuit tombée, pour écouter les nouvelles du large portées par le vent. Mais l’océan garde jalousement ses mystères. Mes questions demeurent sans réponse ; alors, tout en savourant la saveur saumâtre de mon chagrin, je hurle à la face irascible de l’océan : « Alan ! Alan ! Repose en paix, mon ami ! Mon frère ! Il y a longtemps que je t’ai pardonné ! »

 

 

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