Les dessous d'une marquise
1 - Aristocratie psychanalytique :
Dix heures du matin. Début de journée difficile. Plouf ! Un sucre tombe dans le thé… Et puis non, il n’aurait pas fallu de sucre, mauvais pour la ligne. Ding-dong, la magistrale pendule du salon de réception sonne la demie… Lenteur aristocratique oblige, rythme pervers du temps qui s’inverse dans les rêves de la marquise, lorsque tout cela avait encore un sens… Le temps n’est pas une donnée réversible… Sauf quand toute sa volonté est tournée vers le passé… Mauvais aussi, dixit le lacanisme du psy, plus « smart » que le freudisme, dixit la duchesse ayant recommandé ledit psy lacanien. Parfois, il vaut mieux croire sur parole et ne pas vérifier dans quoi est ancrée la chaîne des dixit. Ploc-ploc-ploc, bruit de pluie martelant l’auvent, qui pénètre les nobles tempes blanchissantes. Silence des pensées vides, avec une simple résonance d’espoir de retour vers un monde effacé depuis plus de deux siècles. Pschitt… le médicament fond dans l’eau troublée de minuscules bulles opalescentes. C’est mauvais, mais ça aide à dormir. Dring ! Le réveil ! Oh ! Déjà quatre heures et demie… Elle a failli rater le psy… Il va encore lui dire d’arrêter d’être ce qu’elle est, la marquise, pour endosser le rôle de ce qu’elle prétend ne pas être et qu’il paraît qu’elle est pourtant, d’après sa carte d’identité : Simone Bovard, employée des Postes, en congé maladie depuis… depuis quand déjà… ? Oh ! Et puis zut, au diable tout cela ! La marquise sortit à cinq heures.
2 - Ironie lacanienne et fuite dans le temps :
Cinq heures vingt cinq. Un escalier sombre au bois ciré qui grince sous les pas de la Marquise. Tapis rouge central retenu par des barres de laiton. Ding-dong. Laconique sornette d’une lacanienne sonnette. Une secrétaire gouvernante vient lui ouvrir et la prie de s’installer dans le confort calfeutré d’une salle d’attente-boudoir aux murs couverts de reproductions d’œuvres d’artistes bourgeois. Du plafond haut noyé d’ombres, surgissent des moulures de plâtre figurant des motifs géométriques, pâles succédanés d’époques plus florissantes. Le « bougeoisisme » lacanien oppresse Madame la Marquise, l’indispose et l’oblige à effectuer un saut dans le temps. Pouf ! Un petit bond en arrière, trois siècles franchis comme on enjambe une ornière fangeuse pour se retrouver le pied au sec. Belle était cette époque propice au raffinement, aux plaisirs subtils et moraux ! Ne pas penser à l’ici et maintenant, au réel qui fait mal. Oublier la pluie qui dégouline le long des vitres en formant de longues trainées translucides ramifiées en milles chemins parcourus par des âmes errantes et des cœurs perdus. Se souvenir toujours des vêtements ajustés, des jupons compliqués sous la soie des robes balayant le sol des scories du désespoir. Entendre encore la musique baroque, à la fois rigide, millimétrée et rêveuse : métronome méticuleux et plaintes contenues des violons enlacés. Réalisation extatique de la quadrature du cercle, métaphore de l’accomplissement de l’impossible. Madame la Marquise parcourt, derrière ses flasques paupières closes, une galerie des glaces peuplée de fantômes, de figures aristocratiques et de courtisanes anoblies par leur beauté de perverses madones. Pouah ! Celles-là, elle les méprise, la Marquise à l’inexpugnable moralité ! Comme ce jour où elle avait fait mine d’ignorer la Pompadour qui saluait son entrée d’une profonde révérence ! C’était au bal de… Mon dieu, quel bal, déjà… ? Voici que sa mémoire lui devient infidèle, trouée comme une vieille chemise qu’on a trop utilisée. La Marquise se glisse entre les fibres distendues de la toile usagée et se retrouve allongée sur un divan fatigué. Crrr Crrr, le cuir crisse à chacun de ses mouvements mesurés. « Hum, Hum », le psy se racle la gorge. Glou-glou, hideux borborygmes provenant des roturières entrailles lacaniennes. Chuintement d’une inquiétude existentielle qui traverse la pièce aux volets tirés, comme un ange passerait entre les mains maïeutiques d’une sage-femme.
- Qui parle ? D’où ça parle ? Qui est en train de dire quoi ?
- La trinité du réel, du symbolique et de l’imaginaire.
3 - Molière, Rolex, Deauville et autres curiosités :
Trinité lacanienne, dévotion psychanalytique, recueillement au fond de l’urne de l’ici et maintenant, silence interminable, prolégomènes à tout monologue futur. Clic-clic-clic, la main de l’accoucheur des névroses s’impatiente sur la souris de l’ordinateur. Les cours de la bourse embrasent l’écran ; soulagement de celui qui a su choisir des valeurs sûres, grimpant lentement mais sûrement vers l’accomplissement d’une sainte trinité bourgeoise. Opulence, sécurité, confort. Gloup gloup gloup, gargouillements d’une digestion auto-satisfaite, autarcie centrifuge, limbes du sommeil. Bourdonnement opaque ; mais au fait : Qui parle ? D’où ça parle ? Qui est en train de dire quoi ? Encore cette vieille folle qui se prend pour une marquise ! Toujours les mêmes vieilleries radotées… La postière qui se prend pour une marquise. Ça ferait un drôle de titre pour un drôle de roman tapissé d’absurdités spécieuses.
Froissement des pages de l’imaginaire qui se tournent… Quelques mots brais par l’apocryphe marquise…
- Alors la Pompadour s’en est retournée dans ses bas quartiers (…) Et puis, le roi m’a dit : « Ma petite, va falloir qu’on cause, car d’amour vos beaux yeux me font mourir » (…) On s’est rendu à la Malmaison pour une garden-party, avec la Comtesse du Bayley (…) Oh ! Ces fastes, ces jardins, ces mets raffinés (…)
Voilà qu’elle se met à tout mélanger, les genres, les temps et les lieux, en route, elle en oublie même la sémantique désuète des précieux. Doubler sa dose de laudanum. Ou lui proposer un séjour à Sainte Anne, en lui expliquant que c’est un cercle nobiliaire très fermé. Ou ne rien faire… Penser à pièce de Molière, ce soir, à la comédie Française. Va y avoir du beau monde. De vrais acteurs touchant l’excellence, pas comme ces intermittents miteux qui réclament des droits en couinant comme des gorets. Ou au prochain week-end à Deauville, à la garden-party organisée par les Vaillant. Toujours très réussies, leurs fêtes. Tic-tac-tic-tac. Montre Suisse, mécanisme increvable, un vrai bijou de technologie et de précision. Ah, on aura beau dire, Rolex, c’est pas de la pacotille ! Le prix non plus. Pas à la portée de toutes les bourses ! Bling bling ! Oh ! Déjà dix-sept heures cinquante neuf ! Vite, virer la comtesse. Non, marquise. Bref, congédier la vieille folle. Ne pas être en retard. Molière n’attend pas !
4 – La noyade de Lacan :
Vingt heures trente. Madame la marquise erre sur les quais enténébrés de la Seine. Elle s’arrête et contemple les eaux calmes et froides du fleuve. Flop flop, un remous se brise contre le remblai de pierre qui borde la rive. Ecoulement paisible des eaux, toujours le même et pourtant, toujours recommencé. Un mystère plane au ras des berges, sur ces ondes urbaines où glissent des colonies de canards éclairés par les lueurs dansantes des réverbères. Parfois même, les lampions des bateaux-mouches jettent des reflets lumineux qui se déchirent comme un papier de soie sur le courant, dessinant d’étranges visages grimaçants, des formes spectrales énigmatiques. Brrr, les frêles épaules de la marquise frissonnent, tandis que la lune se lève, abandonnant dédaigneusement son reflet sur les eaux noires. Elle se disperse en mille brisures blêmes dans le lit mortuaire de la Seine. Lacan se noie. Après moi le déluge, pense-t-elle ; qu’il ne compte pas sur moi pour aller le repêcher ! Il emporte ses questions sibyllines. Gloupquiparglouple ? Doùgouçapaglourle ? Gloupquiditgloupquoiglou ? Tabula rasa psychanalytique. Au Diable, l’archéologie de l’inconscient ! C’est alors qu’un souvenir lointain se met à trembler à la surface du fleuve. Madame la marquise risque un regard digne, quoique timide, à travers l’œilleton des épaisseurs temporelles ; elle l’observe attentivement à la loupe de l’idéalisation et se surprend à esquisser un sourire attendri. Voilà que se présente à elle un beau et délicieux morceau d’éternité. Tiens ? Si je m’en servais une grosse part ? Oh ! Vertige de la contemplation du sublime ! A-t-il jamais connu cela, ce vulgaire Lacan, depuis les profondeurs de son puits d’inconscient ? Un pas après l’autre, la marquise s’engage d’une démarche mal assurée sur l’étroite passerelle reliant l’être et le néant – à moins que ce ne soit l’inverse ? Funambulisme nietzschéen, danse sacrale, volonté de puissance acrobate, Phoenix apparu sous le masque du corbeau ! Voici qu’elle est jeune, fraîche et délicieusement potelée, la belle Marquise. Plouf, le costume décharné et affligeant de la vieille mère Bovard tombe à l’eau, est entraîné, là-bas, par un courant téméraire, vers de lointains estuaires, franchit les « portes d’ivoire » océanes - mais qui écrivait cela, grand Dieu ? – Bravant la force furieuse de vents contraires et d’improbables mascarets, il va se dissoudre dans le bouillonnement des vagues, broyé par l’infinité de l’espace, anéanti par les machineries complexes du temps. Disparue à jamais, la Bovard pécunieuse, laborieuse, populeuse ! Longue vie à la marquise !
Alors, la temporalité capricieuse fléchit, s’incurve sous le poids de la seule volonté nobiliaire d’une toute puissante marquise, qui arrache à l’Histoire trois gros siècles, lourds de guerres, de massacres et de révolutions. Ouf ! Voilà qui est mieux ! On y voit plus clair, à présent. Et l’on y respire bien plus librement, une fois débarrassée de ces insanes gravats !
5 – Où l’on retrouve le psy là où on ne l’attendait pas :
C’est un soir de l’an de grâce 1732. Les derniers feux d’artifices viennent de mourir au-dessus du grand bassin de Neptune, absorbés par la nuit. Les courtisans, repoussés par le froid à l’avant-garde de l’hiver, ont déserté les alentours pour se presser dans le grand salon où leur est servi un somptueux souper. L’astre de la nuit est haut perché au faîte des ténèbres, et la jeune marquise se tient debout, immobile au chevet du bassin de lune, contemplant l’amour cataracte, s’élevant dans la nuit comme le cierge invincible d’un geyser.
Boum ! Boum ! Boum ! Oh ! Mon Dieu ! Cesse cette sarabande, mon cœur, et tiens toi bien sage comme un enfant malade, là, au creux de ma poitrine !
Mais nul succédané moral ne saurait l’apaiser. Alors, il continue à battre tambourin, et à jouer son rôle de percussion de l’amour ! Clic clic clic. Les grains d’un rosaire expiatoire s’entrechoquent au fond d’une poche de la robe virginale de la noble oie blanche.
Notre Père Eternel, pardonnez nos offenses, comme nous pardonnons…
Scrtch scrtch scrtch. Bruissement des feuilles froissées, acoustique métaphore d’un hymen bientôt profané. Encore vêtu de son habit de bal, le Duc se tient derrière elle et l’enlace tendrement. Une barque glisse lentement sur le bassin ruisselant de l’étrange géométrie des rayons de lune, déformés par l’invisible main du vent qui balaie l’onde. La barque, parée de guirlandes de fleurs rares, de coussins de moire pourpre ornés de passementeries dorées, s’arrête devant le couple. Le Duc y prend place et l’invite à le rejoindre. « Si vous voulez bien vous donner la peine de monter, ma mie ». Elle hésite, mais il lui tend une main solide. Bientôt, elle est assise à ses côtés et la barque va se nicher au milieu du bassin tapissé de ténèbres.
Le Duc se penche vers elle, l’enveloppe de brûlantes caresses, murmure des douceurs à son oreille. Il faudrait résister, sans doute. La marquise voit défiler devant ses yeux le visage sévère de sa mère, la figure de son père, dont les sourcils se froncent, la tête grotesquement austère de l’oncle archevêque, le reflet d’une madone qui verse des larmes de sang et l’image douloureuse d’un Dieu fait homme planté sur une croix dont le regard lui promet le Châtiment éternel. Effrayée, la jeune marquise se débat. Mais l’homme est bien plus fort qu’elle. Elle ouvre grands ses yeux. Et alors, au lieu de voir le beau visage de son amant, elle aperçoit le crâne luisant de son psy, ses petits yeux perçants de rapace, son nez à l’arrête aiguë et violacée, sa peau flasque, ses joues tombantes. Terrorisée, la marquise se met à hurler. Elle parvient à se relever, elle bouscule le corps souffreteux de l’homme et fait un pas en avant. Splatch ! La marquise tombe dans les eaux froides de la Seine.