Confutatis maledictis
Il y a une salle froide. Très froide. Quelques fleurs pâles se détachent, figées dans la glue des ténèbres. Flottaison irréelle à la surface d’une ambiance cotonneuse de recueillement artificiel. Les murs sont tendus d’étoffes sombres, bleues nuit aux reflets moirés, agitées d’ondulations hypnotiques sous les lueurs dansantes des bougies factices disposées en rang derrière le catafalque. Il y a des sons ténus, à peine audibles. Juste de quoi cheviller définitivement une ambiance macabre au plus profond de ceux qui se tiennent aux pieds de la morte. C’est l’Introitus du Requiem de Mozart. Oh ! Pourvu qu’ils nous épargnent le Confutatis dont les voix et les cordes, impitoyables, déversent dans l’âme un torrent de notes effroyables, inexorables, déferlant comme une sinistre prophétie musicale dont l’heure de l’accomplissement serait venue ! Le vague parfum poivré de l’encens accompagne l’annonce du châtiment, quelques volutes flottent telles des anges suspendus au ciel du lit funèbre.
Il y a un corps recouvert jusqu’au menton d’un linceul blême, des mains de cire croisées, à jamais en prière, un visage dissimulé sous un mouchoir.
Il y a des doigts qui se tendent et une voix qui me murmure : « Tu peux la regarder, elle est belle, tu sais ». Mais j’ai peur, une terreur métaphysique ne cloue sur place, accélère les palpitations de mon cœur. Je ne veux pas voir, pourtant je reste là, envoûtée par un sortilège morbide, qui me fait suivre les mouvements de cette main retirant lentement le mouchoir masquant l’horreur du « rien » magnétique. Angoisse, effarement et incrédulité me bousculent et se jouent de moi.
Ensuite, il y a ce visage nu émergeant du noir enveloppant l’atmosphère morbide, aussi hermétique qu’une pierre tombale. Un visage que j’identifie sans pour autant le reconnaître. Les paupières sont cousues par les fils invisibles du néant, maquillées par un employé zélé des pompes funèbres, de couleurs qui n’étaient pas les siennes.
Il y a le doute qui rôde toujours, et une sourde terreur qui tenaille mes trippes. Surtout, ne pas approcher, ne pas toucher cette « chose » qui, hier encore, respirait, parlait, bougeait. Foudroyée en pleine nuit, épinglée en plein rêve, sans souffrance, sans agonie. Comme si elle avait raté sa propre mort.
Il y a encore des reniflements, des pleurs, des gémissements feutrés.
Et puis, il y a moi. Je veux dire, mon corps. Mon corps faible, débile, debout, rigide et glacé devant la dépouille de ma mère.
« Confutatis maledictis,
Flammis acribus addictis :
Voca me cum benedictis.
Oro supplex et acclinis,
Cor contritum quasi cinis ;
Gere curam mei finis. »
(« Et après avoir réprouvé les maudits
Et leur avoir assigné le feu cruel,
Appelez-moi parmi les élus.
Suppliant et prosterné, je vous prie,
Le cœur brisé et comme réduit en cendres :
Prenez soin de mon heure dernière. »),
Mozart, Requiem.
Il y a mes yeux lessivés par les larmes qui s’attardent sur un visage qui n’est celui de personne. Le visage indifférent de la mort.
Et puis, il y a quelque chose en moi qui souffre, qui suppure comme une plaie que l’on a négligé de soigner.
Mais il y a encore une autre chose. Quelque chose de flou, qui grandit peu à peu. Quelque chose qui tourbillonne d’abord, comme la neige de ces boules que l’on agite et où se met à papillonner fébrilement une pluie d’étincelles blanches sur la grossière reproduction d’un quelconque monument. Quelque chose qui se met à penser, qui ne tient pas en place. Quelque chose d’indécent, qui blasphème, qui se moque du souvenir de celle qui repose là, qui ne se soucie ni des convenances, ni du respect de la mémoire de ces chers disparus. Voilà que cette chose chasse la douleur, la force à déguerpir séance tenante, mobilisant tout ce qu’il reste en moi de mots, de phrases, toutes mes facultés discursives résiduelles, aux dépens des formules d’usage, des énoncés protocolaires, des masques sémantiques et des jeux sociaux… « Ma pauvre petite, comme tu dois être bouleversée. Dire que je l’avais croisée mardi encore faisant son marché ! Si l’on m’avait dit alors que le lendemain, elle allait… »… Oui, tout cela aussi s’efface et finit par faire silence. Parce que, insolente, intempestive, la chose s’est mise à parler à l’intérieur de moi :
– Nous y voici donc, ma mère. En cette occasion, je me dois de vous vouvoyer, tant il y a de distance, à présent, entre vous et moi. Oh ! Je sais bien que le temps finira par réduire infailliblement les écarts et que les quelques années qui me séparent de la place que vous occupez aujourd’hui ne comptent pas, au regard du néant. D’ailleurs, y a-t-il une chose, rien qu’une seule, qui compte, au regard du néant ? Mais vous voir ainsi désarmée pour l’éternité ne fait pas de moi, pourtant, une orpheline. Moi qui n’ai eu de cesse de vous chercher pendant toutes ces années perdues, sans jamais vous trouver. Voilà au moins une quête définitivement close, une affaire classée. Et c’est le deuil de cette quête que je vais à présent devoir endurer, plutôt que le deuil d’une mère. Votre mort en échange de ma liberté. Voilà la vérité…
Dans la pièce voisine repose un enfant. Même pas un an, emporté par une sombre injustice. La main amorale de la mort. Oui, je sais, c’est de la redite sans originalité. La mort se moque de l’originalité. Elle n’a pas besoin de se prévaloir de ça, puisque c’est elle qui détient le monopole sur la vie, puisque c’est elle qui triomphe toujours. Habituons-nous donc à nous répéter indéfiniment, jusqu’à ce que, à notre tour, nous soyons engloutis sous le monolithe du silence sans retour.
En refermant la porte de la chambre noire, je perçois une dernière fois le chant funèbre du chœur en prière : « Cor contritum quasi cinis »… (« Le cœur brisé et comme réduit en cendres »).